—Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d’être bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner avec ce petit ange-là... Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Je te conseille de faire comme moi, de quitter les démons...
La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour revenir voir les titres des douze cents francs de rente en deux inscriptions; la nue propriété de l’une appartenait à la comtesse Steinbock, et celle de l’autre à madame Hulot jeune. On comprend alors comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de madame Marneffe et connaître un secret ignoré de tout le monde; car, monsieur Marneffe absent, la cousine Bette, le baron et Valérie étaient les seuls à savoir ce mystère.
Le baron avait commis l’imprudence de faire présent à madame Marneffe d’une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme d’un sous-chef; les autres femmes furent jalouses et de la toilette et de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchotements sous les éventails, car la détresse des Marneffe avait occupé la Division; l’employé sollicitait des secours au moment où le baron s’était amouraché de madame. D’ailleurs, Hector ne sut pas cacher son ivresse en voyant le succès de Valérie qui, décente, pleine de distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent tant les femmes en entrant pour la première fois dans un monde nouveau.
Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le baron trouva moyen de s’évader sans être aperçu, laissant à son fils et à sa belle-fille le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison. Il monta dans la voiture de madame Marneffe et la reconduisit chez elle; mais il la trouva muette et songeuse, presque mélancolique.
—Mon bonheur vous rend bien triste, Valérie, dit-il en l’attirant à lui au fond de la voiture.
—Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu’une pauvre femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première faute, même quand l’infamie de son mari lui rend la liberté?... Croyez-vous que je sois sans âme? sans croyance, sans religion? Vous avez eu ce soir la joie la plus indiscrète, et vous m’avez odieusement affichée. Vraiment, un collégien aurait été moins fat que vous. Aussi toutes ces dames m’ont-elles déchirée à grand renfort d’œillades et de mots piquants! Quelle est la femme qui ne tient pas à sa réputation? Vous m’avez perdue. Ah! je suis bien à vous, allez! et je n’ai plus pour excuser cette faute d’autre ressource que de vous être fidèle. Monstre! dit-elle en riant et se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame Coquet, la femme de notre chef de bureau, est venue s’asseoir près de moi pour admirer mes dentelles. «—C’est de l’Angleterre, a-t-elle dit. Cela vous coûte-t-il cher, madame?—Je n’en sais rien, lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de ma mère, je ne suis pas assez riche pour en acheter de pareilles!»
Madame Marneffe avait fini, comme on voit, par tellement fasciner le vieux Beau de l’Empire, qu’il croyait lui faire commettre sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l’infâme Marneffe, après trois jours de mariage, et par d’épouvantables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là venait sa tristesse actuelle.
—S’il en était de l’amour comme du mariage?... dit-elle en pleurant.
Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les femmes dans la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis que l’amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la jeune fille.
A sept heures du matin, le baron, au comble du bonheur, car il avait trouvé la jeune fille la plus innocente et le diable le plus consommé dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame Hulot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque étrangers à la maison, et qui finissent par s’emparer du terrain à toutes les noces, se livraient à ces interminables dernières contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillote étaient acharnés à leurs tables, le père Crevel gagnait six mille francs.