Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris ce petit article:

«La célébration du mariage de monsieur le comte de Steinbock et de mademoiselle Hortense Hulot, fille du baron Hulot d’Ervy, Conseiller-d’État et directeur au Ministère de la guerre, nièce de l’illustre comte de Forzheim, a eu lieu ce matin à Saint-Thomas-d’Aquin. Cette solennité avait attiré beaucoup de monde. On remarquait dans l’assistance quelques-unes de nos célébrités artistiques: Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, Bixiou, les notabilités de l’administration de la Guerre, du Conseil-d’État, et plusieurs membres des deux Chambres; enfin les sommités de l’émigration polonaise, les comtes Paz, Laginski, etc.

»Monsieur le comte Wenceslas de Steinbock est le petit-neveu du célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le jeune comte ayant pris part à l’insurrection polonaise, est venu chercher un asile en France, où la juste célébrité de son talent lui a valu des lettres de petite naturalité.»

Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d’Ervy, rien de ce qu’exige l’opinion publique ne manqua, pas même la célébrité donnée par les journaux au mariage de sa fille, dont la célébration fut en tout point semblable à celui de Hulot fils avec mademoiselle Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur la situation financière du directeur, de même que la dot donnée à sa fille expliqua la nécessité où il s’était trouvé de recourir au crédit.

Ici se termine en quelque sorte l’introduction de cette histoire. Ce récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à une proposition, ce qu’est toute exposition à toute tragédie classique.

Quand, à Paris, une femme a résolu de faire métier et marchandise de sa beauté, ce n’est pas une raison pour qu’elle fasse fortune. On y rencontre d’admirables créatures, très-spirituelles, dans une affreuse médiocrité, finissant très-mal une vie commencée par les plaisirs. Voici pourquoi: Se destiner à la carrière honteuse des courtisanes, avec l’intention d’en palper les avantages, tout en gardant la robe d’une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas. Le Vice n’obtient pas facilement ses triomphes; il a cette similitude avec le Génie, qu’ils exigent tous deux un concours de circonstances heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent. Supprimez les phases étranges de la Révolution, l’Empereur n’existe plus, il n’aurait plus été qu’une seconde édition de Fabert. La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c’est un Corrége dans un grenier, c’est le Génie expirant dans sa mansarde. Une Laïs à Paris doit donc, avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir d’assez bonnes manières pour flatter l’amour-propre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnould, qui réveille l’apathie des riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.

Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages d’employés et la petite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions. Néanmoins, il se trouve encore assez de madame Marneffe à Paris, pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent à la fois à des passions vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut pendant si long-temps attachée à l’un des plus célèbres orateurs du côté gauche, le banquier Keller; les autres sont poussées par la vanité, comme madame de la Baudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite avec Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences de la toilette, et celles-là par l’impossibilité de faire vivre un ménage avec des appointements évidemment trop faibles. La parcimonie de l’État ou des chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engendre bien des corruptions. On s’apitoie en ce moment beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabricants; mais l’État est plus dur cent fois que l’industriel le plus avide; il pousse, en fait de traitements, l’économie jusqu’au non-sens. Travaillez beaucoup, l’Industrie vous paye en raison de votre travail; mais que donne l’État à tant d’obscurs et dévoués travailleurs?

Dévier du sentier de l’honneur, est pour la femme mariée un crime inexcusable; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques femmes, loin d’être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent d’honnêtes femmes en apparence, comme les deux dont les aventures viennent d’être rappelées; tandis que certaines d’entre elles joignent à leurs fautes les ignominies de la spéculation. Madame Marneffe est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses courtisanes mariées qui, de prime abord, acceptent la dépravation dans toutes ses conséquences, et qui sont décidées à faire fortune en s’amusant, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours, comme madame Marneffe, leurs maris pour embaucheurs et pour complices. Ces Machiavels en jupon sont les femmes les plus dangereuses; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c’est la pire. Une vraie courtisane, comme les Josépha, les Schontz, les Malaga, les Jenny Cadine, etc., porte dans la franchise de sa situation un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la Prostitution, ou que les quinquets du Trente-et-Quarante. Un homme sait alors qu’il s’en va là de sa ruine. Mais la doucereuse honnêteté, mais les semblants de vertu, mais les façons hypocrites d’une femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires d’un ménage, et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des reines sans éclat, et qui sont d’autant plus singulières qu’on les excuse en ne se les expliquant point. C’est l’ignoble livre de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes. Un père de famille se ruine sans gloire, et la grande consolation de la vanité satisfaite lui manque dans la misère.

Cette tirade ira comme une flèche au cœur de bien des familles. On voit des madame Marneffe à tous les étages de l’État social, et même au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait ne corrigera personne de la manie d’aimer des anges au doux sourire, à l’air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un coffre-fort.

Environ trois ans après le mariage d’Hortense, en 1841, le baron Hulot d’Ervy passait pour s’être rangé, pour avoir dételé, selon l’expression du premier chirurgien de Louis XV, et madame Marneffe lui coûtait cependant deux fois plus que ne lui avait coûté Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise, affectait la simplicité d’une femme mariée à un sous-chef; elle gardait son luxe pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s’y montrait toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance; le baron l’y conduisait en voiture, dans une loge choisie.