Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui l’avaient atteinte au point de l’obliger à regarder les deux âmes en peine. Crevel, qui jouait contre le baron et monsieur Coquet, avait pour partner monsieur Marneffe. La partie fut égale à cause des distractions respectives de Crevel et du baron qui accumulèrent fautes sur fautes. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis trois ans; mais elle n’avait pas su non plus éteindre dans ses yeux le bonheur de revoir l’homme qui, le premier, lui avait fait battre le cœur, l’objet de son premier amour. Les droits de ces heureux mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.

Entre ces trois passions absolues, l’une appuyée sur l’insolence de l’argent, l’autre sur le droit de possession, la dernière sur la jeunesse, la force, la fortune et la primauté, madame Marneffe resta calme et l’esprit libre, comme le fut le général Bonaparte, lorsqu’au siége de Mantoue il eut à répondre à deux armées en voulant continuer le blocus de la place. La jalousie, en jouant dans la figure de Hulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcornet partant pour une charge de cavalerie sur un carré russe. En sa qualité de bel homme, le Conseiller-d’État n’avait jamais connu la jalousie, de même que Murat ignorait le sentiment de la peur. Il s’était toujours cru certain du triomphe. Son échec auprès de Josépha, le premier de sa vie, il l’attribuait à la soif de l’argent; il se disait vaincu par un million, et non par un avorton, en parlant du duc d’Hérouville. Les philtres et les vertiges que verse à torrents ce sentiment fou venaient de couler dans son cœur en un instant. Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des mouvements à la Mirabeau, et quand il laissait ses cartes pour embrasser par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les habitués du salon éprouvaient cette crainte mêlée de curiosité qu’inspire une violence menaçant d’éclater de moments en moments. Le faux cousin regardait le Conseiller-d’État comme il eût examiné quelque grosse potiche chinoise. Cette situation ne pouvait durer, sans aboutir à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron Hulot, autant que Crevel redoutait Marneffe, car il ne se souciait pas de mourir sous-chef. Les moribonds croient à la vie comme les forçats à la liberté. Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement effrayé de la pantomime de Crevel et du Conseiller-d’État, il se leva, dit un mot à l’oreille de sa femme; et, au grand étonnement de l’assemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien et son mari.

—Madame Marneffe vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là? demanda Crevel au baron Hulot.

—Jamais! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir, ajouta-t-il, je perds deux louis, les voici.

Il jeta deux pièces d’or sur la table et alla s’asseoir sur le divan d’un air que tout le monde interpréta comme un avis de s’en aller. Monsieur et madame Coquet, après avoir échangé deux mots, quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces deux sorties entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent de trop. Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot. Hulot, qui finit par ne plus apercevoir Crevel, alla sur la pointe du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux en arrière, car monsieur Marneffe ouvrit la porte, se montra le front serein et parut étonné de ne trouver que deux personnes.

—Et le thé! dit-il.

—Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.

—Ma femme, répliqua Marneffe; mais elle est montée chez mademoiselle votre cousine, elle va revenir.

—Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour cette stupide chèvre?...

—Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbeth est arrivée de chez madame la baronne votre femme avec une espèce d’indigestion, et Mathurine a demandé du thé à Valérie, qui vient d’aller voir ce qu’a mademoiselle votre cousine.