Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait long-temps servi de magasin, d’arrière-boutique et de cuisine à l’une des deux boutiques situées sur la rue. Crevel avait détaché de la location ces trois pièces du rez-de-chaussée, et Grindot les avait transformées en une petite maison économique. On y pénétrait de deux manières, d’abord par la boutique d’un marchand de meubles à qui Crevel la louait à bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas d’indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur du corridor assez habilement pour être presque invisible. Ce petit appartement, composé d’une salle à manger, d’un salon et d’une chambre à coucher, éclairé par en haut, partie chez le voisin, partie chez Crevel, était donc à peu près introuvable. A l’exception du marchand de meubles d’occasion, les locataires ignoraient l’existence de ce petit paradis. La portière, payée pour être la complice de Crevel, était une excellente cuisinière. Monsieur le maire pouvait donc entrer dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour, une femme mise comme se mettent les Parisiennes pour aller faire des emplettes et munie d’une clef, ne risquait rien à venir chez Crevel; elle observait les marchandises d’occasion, elle en marchandait, elle entrait dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre soupçon si quelqu’un la rencontrait.
Lorsque Crevel eut allumé les candélabres dans le boudoir, le baron fut tout étonné du luxe intelligent et coquet déployé là. L’ancien parfumeur avait donné carte blanche à Grindot, et le vieil architecte s’était distingué par une création du genre Pompadour qui, d’ailleurs, coûtait soixante mille francs.—Je veux, avait dit Crevel à Grindot, qu’une duchesse entrant là soit surprise... Il avait voulu le plus bel Éden parisien pour y posséder son Ève, sa femme du monde, sa Valérie, sa duchesse.
—Il y a deux lits, dit Crevel à Hulot en montrant un divan d’où l’on tirait un lit comme on tire le tiroir d’une commode. En voici un, l’autre est dans la chambre. Ainsi nous pouvons passer ici la nuit tous les deux.
—Les preuves! dit le baron.
Crevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher, où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de chambre magnifique appartenant à Valérie, et qu’elle avait portée rue Vanneau, pour s’en faire honneur avant de l’employer à la petite maison Crevel. Le maire fit jouer le secret d’un joli petit meuble en marqueterie appelé bonheur du jour, y fouilla, saisit une lettre et la tendit au baron.
—Tiens, lis.
Le Conseiller-d’État lut ce petit billet écrit au crayon:
«Je t’ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme moi n’attend jamais un ancien parfumeur. Il n’y avait ni dîner commandé, ni cigarettes. Tu me payeras tout cela.»
—Est-ce bien son écriture?
—Mon Dieu! dit Hulot en s’asseyant accablé. Je reconnais tout ce qui lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoufles. Ah! çà, voyons, depuis quand...