—Et si je la relevais?... dit-il.

Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante qui le toucha; mais il refoula la pitié dans son cœur, à cause de ce mot: Vous me faites horreur! La Vertu est toujours un peu trop tout d’une pièce, elle ignore les nuances et les tempéraments à l’aide desquels on louvoie dans une fausse position.

—On ne marie pas aujourd’hui, sans dot, une fille aussi belle que l’est mademoiselle Hortense, reprit Crevel en reprenant son air pincé. Votre fille est une de ces beautés effrayantes pour les maris; c’est comme un cheval de luxe qui exige trop de soins coûteux pour avoir beaucoup d’acquéreurs. Allez donc à pied avec une pareille femme au bras? tout le monde vous regardera, vous suivra, désirera votre épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne veulent pas avoir des amants à tuer; car, après tout, on n’en tue jamais qu’un. Vous ne pouvez, dans la situation où vous êtes, marier votre fille que de trois manières: par mon secours, vous n’en voulez pas! et d’un; en trouvant un vieillard de soixante ans, très-riche, sans enfants, et qui voudrait en avoir, c’est difficile, mais cela se rencontre, il y a tant de vieux qui prennent des Josépha, des Jenny Cadine, pourquoi n’en rencontrerait-on pas un qui ferait la même bêtise légitimement?... Si je n’avais pas ma Célestine et nos deux petits enfants, j’épouserais Hortense. Et de deux! La dernière manière est la plus facile...

Madame Hulot leva la tête, et regarda l’ancien parfumeur avec anxiété.

—Paris est une ville où tous les gens d’énergie qui poussent comme des sauvageons sur le territoire français, se donnent rendez-vous, et il y grouille bien des talents, sans feu ni lieu, des courages capables de tout, même de faire fortune... Eh bien! ces garçons-là... (Votre serviteur en était dans son temps, et il en a connu!... Qu’avait du Tillet? Qu’avait Popinot, il y a vingt ans?... ils pataugeaient tous les deux dans la boutique du papa Birotteau, sans autre capital que l’envie de parvenir, qui, selon moi, vaut le plus beau capital!... On mange des capitaux, et l’on ne se mange pas le moral!... Qu’avais-je, moi? l’envie de parvenir, du courage. Du Tillet est l’égal aujourd’hui des plus grands personnages. Le petit Popinot, le plus riche droguiste de la rue des Lombards, est devenu député, le voilà ministre...) Eh bien! l’un de ces condottieri, comme on dit, de la commandite, de la plume ou de la brosse, est le seul être, à Paris, capable d’épouser une belle fille sans le sou, car ils ont tous les genres de courage. Monsieur Popinot a épousé mademoiselle Birotteau sans espérer un liard de dot. Ces gens-là sont fous! ils croient à l’amour, comme ils croient à leur fortune et à leurs facultés!... Cherchez un homme d’énergie qui devienne amoureux de votre fille et il l’épousera sans regarder au présent. Vous m’avouerez que, pour un ennemi, je ne manque pas de générosité, car ce conseil est contre moi.

—Ah! monsieur Crevel, si vous vouliez être mon ami, quittez vos idées ridicules!...

—Ridicules? madame, ne vous démolissez pas ainsi, regardez-vous... Je vous aime et vous viendrez à moi! Je veux dire un jour à Hulot: «Tu m’as pris Josépha, j’ai ta femme!...» C’est la vieille loi du talion! Et je poursuivrai l’accomplissement de mon projet, à moins que vous ne deveniez excessivement laide. Je réussirai, voici pourquoi, dit-il en se mettant en position et regardant madame Hulot.

—Vous ne rencontrerez ni un vieillard, ni un jeune homme amoureux, reprit-il après une pause, parce que vous aimez trop votre fille pour la livrer aux manœuvres d’un vieux libertin, et que vous ne vous résignerez pas, vous, baronne Hulot, sœur du vieux lieutenant-général qui commandait les vieux grenadiers de la vieille garde, à prendre l’homme d’énergie là où il sera; car il peut se trouver simple ouvrier, comme tel millionnaire d’aujourd’hui se trouvait simple mécanicien il y a dix ans, simple conducteur de travaux, simple contre-maître de fabrique. Et alors, en voyant votre fille, poussée par ses vingt ans, capable de vous déshonorer, vous vous direz: «Il vaut mieux que ce soit moi qui me déshonore; et si monsieur Crevel veut me garder le secret, je vais gagner la dot de ma fille, deux cent mille francs, pour dix ans d’attachement à cet ancien marchand de gants... le père Crevel!...» Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n’est-ce pas? Mais si vous étiez mordue par une passion irrésistible, vous vous feriez, pour me céder, des raisonnements comme s’en font les femmes qui aiment... Eh bien! l’intérêt d’Hortense vous les mettra dans le cœur, ces capitulations de conscience...

—Il reste à Hortense un oncle.

—Qui, le père Fischer?... il arrange ses affaires, et par la faute du baron encore, dont le râteau passe sur toutes les caisses qui sont à sa portée.