«Ah! mon ami, quelle scène je viens de subir; si tu m’as donné le bonheur depuis trois ans, je l’ai bien payé! Il est rentré de son bureau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais bien laid, je l’ai vu monstrueux. Ses quatre véritables dents tremblaient, et il m’a menacée de son odieuse compagnie, si je continuais à te recevoir. Mon pauvre chat, hélas! notre porte sera fermée pour toi désormais. Tu vois mes larmes, elles tombent sur mon papier, elles le trempent! pourras-tu me lire, mon cher Hector? Ah! ne plus te voir, renoncer à toi, quand j’ai en moi un peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur, c’est à en mourir. Songe à notre petit Hector! ne m’abandonne pas; mais ne te déshonore pas pour Marneffe, ne cède pas à ses menaces! Ah! je t’aime comme je n’ai jamais aimé! Je me suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Valérie, elle n’est pas et ne sera jamais ingrate: tu es, tu seras mon seul mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente que je te demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques mois... je ne veux plus rien te coûter. D’ailleurs, ma fortune sera toujours la tienne.

»Ah! si tu m’aimais autant que je t’aime, mon Hector, tu prendrais ta retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis, nos entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre avec Lisbeth dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là nous ne verrions personne, et nous serions heureux, loin de tout ce monde. Ta pension de retraite, et le peu que j’ai, en mon nom, nous suffira. Tu deviens jaloux, eh! bien, tu verrais ta Valérie occupée uniquement de son Hector, et tu n’aurais jamais à faire ta grosse voix comme l’autre jour. Je n’aurai jamais qu’un enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien sûr, mon vieux grognard aimé. Non, tu ne peux pas te figurer ma rage, car il faut savoir comment il m’a traitée, et les grossièretés qu’il a vomies sur ta Valérie! ces mots-là saliraient ce papier; mais une femme comme moi, la fille de Montcornet, n’aurait jamais dû dans toute sa vie en entendre un seul. Oh! je t’aurais voulu là pour le punir par le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon père aurait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce que peut une femme: t’aimer avec frénésie! Aussi, mon amour, dans l’état d’exaspération où je suis, m’est-il impossible de renoncer à te voir. Oui! je veux te voir en secret, tous les jours! Nous sommes ainsi, nous autres femmes: j’épouse ton ressentiment. De grâce, si tu m’aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu’il crève sous-chef!... En ce moment, je n’ai plus la tête à moi, j’entends encore ses injures. Bette, qui voulait me quitter, a eu pitié de moi, elle reste pour quelques jours.

»Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la fuite. J’ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc, tout ce que tu voudras, pourvu que je puisse t’aimer en liberté. Pauvre chat, comme je te plains! te voilà forcé de revenir à ta vieille Adeline, à cette urne lacrymale, car il a dû te le dire, le monstre, il veillera jour et nuit sur moi; il a parlé de commissaire de police! Ne viens pas! je comprends qu’il est capable de tout, du moment où il faisait de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi voudrais-je pouvoir te rendre tout ce que je tiens de tes générosités. Ah! mon bon Hector, j’ai pu coqueter, te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta Valérie; elle aimait à te tourmenter, mais elle te préfère à tout au monde. On ne peut pas t’empêcher de venir voir ta cousine, je vais combiner avec elle les moyens de nous parler. Mon bon chat, écris-moi de grâce un petit mot pour me rassurer, à défaut de ta chère présence... (oh! je donnerais une main pour te tenir sur notre divan). Une lettre me fera l’effet d’un talisman; écris-moi quelque chose où soit toute ta belle âme; je te rendrai ta lettre, car il faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout. Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant. Être obligée de t’écrire, moi qui te voyais tous les jours. Aussi dis-je à Lisbeth: Je ne connaissais pas mon bonheur. Mille caresses, mon chat. Aime bien

»Ta Valérie.»

—Et des larmes!... se dit Hulot en achevant cette lettre, des larmes qui rendent son nom indéchiffrable.—Comment va-t-elle? dit-il à Reine.

—Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L’attaque de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l’a prise après avoir écrit. Oh! c’est d’avoir pleuré... L’on entendait la voix de monsieur dans les escaliers.

Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier officiel, à têtes imprimées:

«Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef! Ton idée est excellente, nous nous en irons vivre loin de Paris, nous serons heureux avec notre petit Hector; je prendrai ma retraite, je saurai trouver une belle place dans quelque chemin de fer. Ah! mon aimable amie, je me sens rajeuni par ta lettre! Oh! je recommencerai la vie, et je ferai, tu le verras, une fortune à notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois plus brûlante que celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait un miracle: je ne croyais pas que mon amour pour toi pût augmenter. Tu verras ce soir chez Lisbeth

»Ton Hector pour la vie!»

Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron écrivait à son aimable amie! De semblables émotions formaient un contre-poids aux désastres qui grondaient à l’horizon; mais, en ce moment, le baron se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle, Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit.