Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint faire le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur, son mari paraissait revenir à la vie de famille; car, pendant quinze jours environ, il alla le matin au Ministère à neuf heures, il était de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au spectacle. La mère et la fille firent dire trois messes d’actions de grâces, et prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu’il leur avait rendu. Un soir, Victorin Hulot en voyant son père aller se coucher dit à sa mère:—Eh! bien, nous sommes heureux, mon père nous est revenu; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme et moi, nos capitaux, si cela tient...
—Votre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne, il pense encore à madame Marneffe, je m’en suis aperçue; mais bientôt il n’y pensera plus: la passion des femmes n’est pas comme le jeu, comme la spéculation, ou comme l’avarice, on y voit un terme.
La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit de ses cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les libertins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d’aimer au delà des limites qu’elle fixe à l’amour, n’ont presque jamais leur âge. Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois fois rue du Dauphin, et il n’y avait jamais eu soixante-dix ans. La passion ranimée le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie, sa famille, tout, sans un regret. Mais Valérie, entièrement changée, ne lui parlait jamais ni d’argent, ni des douze cents francs de rente à faire à leur fils; au contraire, elle lui offrait de l’or, elle aimait Hulot comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux. Et la pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector! Le quatrième rendez-vous des deux amants avait été pris, au dernier moment du troisième, absolument comme autrefois la Comédie-Italienne annonçait à la fin de la représentation le spectacle du lendemain. L’heure dite était neuf du matin. Au jour de l’échéance de ce bonheur dont l’espérance faisait accepter au passionné vieillard la vie de famille, vers huit heures, Reine fit demander le baron. Hulot, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne voulut pas entrer dans l’appartement. La fidèle femme de chambre remit la lettre suivante au baron:
«Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar est malade, et je dois le soigner; mais sois là ce soir, à neuf heures. Crevel est à Corbeil, chez monsieur Lebas, je suis certaine qu’il n’amènera pas de princesse à sa petite maison. Moi je me suis arrangée ici pour avoir ma nuit, je puis être de retour avant que Marneffe ne s’éveille. Réponds-moi sur tout cela; car peut-être ta grande élégie de femme ne te laisse-t-elle plus ta liberté comme autrefois. On la dit si belle encore que tu es capable de me trahir, tu es un si grand libertin! Brûle ma lettre, je me défie de tout.»
Hulot écrivit ce petit bout de réponse:
«Mon amour, jamais ma femme, comme je te l’ai dit, n’a, depuis vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent Adeline! Je serai ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel, attendant ma divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt! nous ne serions plus séparés; voilà le plus cher des vœux de
»Ton Hector.»
Le soir, le baron dit à sa femme qu’il irait travailler avec le ministre à Saint-Cloud, qu’il reviendrait à quatre ou cinq heures du matin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de juin.
Peu d’hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation terrible d’aller à la mort, ceux qui reviennent de l’échafaud se comptent; mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti cette agonie en rêve, ils en ont tout ressenti, jusqu’au couteau qui s’applique sur le cou dans le moment où le Réveil arrive avec le Jour pour les délivrer... Eh bien! la sensation à laquelle le Conseiller-d’État fut en proie à cinq heures du matin, dans le lit élégant et coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous regardent par vingt mille rayons de flamme. Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant. C’est l’art faisant invasion dans la nature, c’est enfin le tableau réalisé. Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois pieds du sol; ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui s’éveille et qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes par Jan, un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron ne vit pas, comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n’en vit qu’un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir, beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un grand nombre d’Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le baron resta, toujours horizontalement, exactement baigné dans une sueur froide. Il voulait douter; mais cet œil assassin babillait! Un murmure de voix susurrait derrière la porte.
—Si ce n’était que Crevel voulant me faire une plaisanterie! se dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d’une personne dans le temple.