—Mais, prince, la Garde impériale est immortelle.
—Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit le ministre. Écoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te suis attaché! tu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère, nous le quitterons ensemble. Ah! tu n’es pas député, mon ami. Beaucoup de gens veulent ta place; et, sans moi, tu n’y serais plus. Oui, j’ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien! je t’accorde tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque tapage, on nous en voudra. Moi, je m’en moque, mais c’est une épine de plus sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n’as été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J’ai dit que le jour où tu prendrais ta retraite, et que ta place serait donnée, nous aurions cinq mécontents et un heureux; tandis qu’en te laissant branlant dans le manche pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s’est mis à rire au conseil, et l’on a trouvé que le vieux de la vieille, comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire... Je te dis cela nettement. D’ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils! Où est le temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses! Le maréchal sonna.—Il faut faire déchirer ce procès-verbal! ajouta-t-il.
—Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n’osais vous parler de mon anxiété.
—Je veux toujours que Roger soit ici, s’écria le maréchal en voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j’allais le faire demander. Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant long-temps du fruit de ses crimes, il sera surveillé, et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute. Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne lasse pas tes amis, on t’enverra ta nomination ce matin, et ton homme sera officier!... Quel âge as-tu maintenant?
—Soixante-dix ans, dans trois mois.
—Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C’est toi qui mériterais une promotion, mais mille boulets! nous ne sommes pas sous Louis XV!
Tel est l’effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac, obligés de se protéger envers et contre tous.
—Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour, et je suis perdu.
Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel il ne devait plus qu’une somme insignifiante, il réussit à lui emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour deux années de plus; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait affectée au remboursement de cette somme, jusqu’à épuisement des intérêts et du capital. Cette nouvelle affaire fut faite, comme la première, sous le nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut anéanti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.
Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe, s’installa chez le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l’illustre vieillard à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron qui, dit-elle, était sombre, très-abattu, tout affaissé...—Hélas! il a son âge! ajoute-t-elle. Lisbeth triomphait donc! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l’avait si long-temps méprisée. Elle se promettait d’être la protectrice de ses protecteurs, l’ange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée, elle s’appelait elle-même madame la comtesse ou madame la maréchale! en se saluant dans la glace. Adeline et Hortense achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousine Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.