—Mal pour vous, mes enfants. Ton mari, ma bonne Hortense, est plus ivre que jamais de cette femme, qui, j’en conviens, éprouve pour lui une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d’un aveuglement royal. Ceci n’est rien, c’est ce que je vais observer tous les quinze jours, et vraiment je suis heureuse de n’avoir jamais su ce qu’est un homme... C’est de vrais animaux! Dans cinq jours d’ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune de votre père!
—Les bans sont publiés?... dit Célestine.
—Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J’ai dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l’autre, que, s’il voulait vous sortir de l’embarras où vous étiez, en libérant votre maison, vous en seriez reconnaissants, que vous recevriez votre belle-mère...
Hortense fit un geste d’effroi.
—Victorin avisera... répondit Célestine froidement.
—Savez-vous ce que monsieur le maire m’a répondu? reprit Lisbeth:—«Je veux les laisser dans l’embarras, on ne dompte les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre!» Le baron Hulot valait mieux que monsieur Crevel. Ainsi, mes pauvres enfants, faites votre deuil de la succession. Et quelle fortune! Votre père a payé les trois millions de la terre de Presles, et il lui reste trente mille francs de rente! Oh! il n’a pas de secrets pour moi! Il parle d’acheter l’hôtel de Navarreins, rue du Bac. Madame Marneffe possède, elle, quarante mille francs de rente.—Ah! voilà notre ange gardien, voici ta mère!... s’écria-t-elle en entendant le roulement d’une voiture.
La baronne, en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre au groupe de la famille. A cinquante-cinq ans, éprouvée par tant de douleurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d’un frisson de fièvre, Adeline, devenue pâle et ridée, conservait une belle taille, des lignes magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait en la voyant:—Elle a dû être bien belle! Dévorée par le chagrin d’ignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager dans cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave majesté des ruines. A chaque lueur d’espoir évanouie, à chaque recherche inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui désespéraient ses enfants. La baronne, partie le matin avec une espérance, était impatiemment attendue. Un intendant-général, l’obligé de Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative, disait avoir aperçu le baron dans une loge au théâtre de l’Ambigu-Comique avec une femme d’une beauté splendide. Adeline était allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant avoir vu son vieux protecteur, et prétendant que sa manière d’être avec cette femme pendant la représentation accusait un mariage clandestin, venait de dire à madame Hulot que son mari, pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fin du spectacle.—Il était comme un homme en famille, et sa mise annonçait une gêne cachée, ajouta-t-il en terminant.
—Eh bien? dirent les trois femmes à la baronne.
—Eh bien! monsieur Hulot est à Paris; et c’est déjà pour moi, répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous.
—Il ne paraît pas s’être amendé! dit Lisbeth quand Adeline eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l’argent? Je parie qu’il en demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle Jenny Cadine ou à Josépha.