—Il meurt aussi, répliqua la comtesse Steinbock. Ah! tous nos ennemis sont entre les mains du diable...

—De Dieu!... ma fille...

Lisbeth s’habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de velours noir, mit ses brodequins; et, rebelle aux remontrances d’Adeline et d’Hortense, elle partit comme poussée par une force despotique. Arrivée rue Barbet quelques instants après monsieur et madame Hulot, Lisbeth trouva sept médecins que Bianchon avait mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie: tantôt l’un tantôt l’autre allait soit dans la chambre de Valérie, soit dans celle de Crevel, pour observer, et revenait avec un argument basé sur cette rapide observation.

Deux graves opinions partageaient ces princes de la science. L’un, seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de vengeance particulière en niant qu’on eût retrouvé la maladie décrite au Moyen Age. Trois autres voulaient voir une décomposition de la lymphe et des humeurs. Le second parti, celui de Bianchon, soutenait que cette maladie était causée par une viciation du sang que corrompait un principe morbifique inconnu. Bianchon apportait le résultat de l’analyse du sang faite par le professeur Duval. Les moyens curatifs, quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient de la solution de ce problème médical.

Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en voyant un vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin au chevet de son amie, et une sœur de charité la soignant. La Religion trouvait une âme à sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature, n’avait gardé que la vue. La sœur de charité, qui seule avait accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l’Église catholique, ce corps divin, toujours animé par l’inspiration du sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d’esprit et de chair, cette infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.

Les domestiques épouvantés refusaient d’entrer dans la chambre de monsieur ou de madame; ils ne songeaient qu’à eux et trouvaient leurs maîtres justement frappés. L’infection était si grande que, malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne ne pouvait rester long-temps dans la chambre de Valérie. La Religion seule y veillait. Comment une femme, d’un esprit aussi supérieur que Valérie, ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux représentants de l’Église? Aussi la mourante avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première, ayant été d’ailleurs la première attaquée.

—Si je n’avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit enfin Lisbeth après avoir échangé un regard avec les yeux abattus de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre, mais en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.

—Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi! je le vois, dit Valérie. Écoute! je n’ai plus qu’un jour ou deux à penser, car je ne puis pas dire vivre. Tu le vois? je n’ai plus de corps, je suis un tas de boue... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n’ai que ce que je mérite. Ah! je voudrais, pour être reçue à merci, réparer tout le mal que j’ai fait.

—Oh! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte!

—N’empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la dans ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.