Monsieur Camusot de Marville avait été, pendant cinq ans, président du tribunal de Mantes, avant de venir à Paris. Non-seulement il y avait laissé des souvenirs, mais encore il y avait conservé des relations; car son successeur, celui de ses juges avec lequel il s’était le plus lié pendant son séjour, présidait encore le tribunal et conséquemment connaissait Fraisier à fond.

—Savez-vous, madame, dit-il lorsque la Cibot eut arrêté les rouges écluses de sa bouche torrentielle, savez-vous que vous auriez pour ennemi capital un homme qui peut envoyer les gens à l’échafaud?

La portière exécuta sur sa chaise un bond qui la fit ressembler à la poupée de ce joujou nommé une surprise.

—Calmez-vous, ma chère dame, reprit Fraisier. Que vous ignoriez ce qu’est le président de la chambre des mises en accusation de la cour royale de Paris, rien de plus naturel, mais vous deviez savoir que monsieur Pons avait un héritier légal naturel. Monsieur le président de Marville est le seul et unique héritier de votre malade, mais il est collatéral au troisième degré; donc, monsieur Pons peut, aux termes de la loi, faire ce qu’il veut de sa fortune. Vous ignorez encore que la fille de monsieur le président a épousé depuis six semaines au moins, le fils aîné de monsieur le comte Popinot, pair de France, ancien ministre de l’agriculture et du commerce, un des hommes les plus influents de la politique actuelle. Cette alliance rend le président encore plus redoutable qu’il ne l’est comme souverain de la cour d’assises.

La Cibot tressaillit encore à ce mot.

—Oui, c’est lui qui vous envoie là, reprit Fraisier. Ah! ma chère dame, vous ne savez pas ce qu’est une robe rouge! C’est déjà bien assez d’avoir une simple robe noire contre soi! Si vous me voyez ici ruiné, chauve, moribond... eh bien! c’est pour avoir heurté, sans le savoir, un simple petit procureur du roi de province. On m’a forcé de vendre mon étude à perte, et bien heureux de décamper en perdant ma fortune. Si j’avais voulu résister, je n’aurais pas pu garder ma profession d’avocat. Ce que vous ignorez encore c’est que s’il ne s’agissait que du président Camusot, ce ne sera rien; mais il a, voyez-vous, une femme!... Et si vous vous trouviez face à face avec cette femme, vous trembleriez comme si vous étiez sur la première marche de l’échafaud, les cheveux vous dresseraient sur la tête. La présidente est vindicative à passer dix ans pour vous entortiller dans un piége où vous péririez! Elle fait agir son mari comme un enfant fait aller sa toupie. Elle a dans sa vie causé le suicide, à la Conciergerie, d’un charmant garçon; elle a rendu blanc comme neige un comte qui se trouvait sous une accusation de faux. Elle a failli faire interdire l’un des plus grands seigneurs de la cour de Charles X. Enfin, elle a renversé le procureur-général, monsieur de Grandville...

—Qui demeurait Vieille-rue-du-Temple, au coin de la rue Saint-François, dit la Cibot.

—C’est lui-même. On dit qu’elle veut faire son mari ministre de la justice, et je ne sais pas si elle n’arrivera point à ses fins... Si elle se mettait dans l’idée de nous envoyer tous deux en cour d’assises et au bagne, moi qui suis innocent comme l’enfant qui naît, je prendrais un passe-port et j’irais aux États-Unis... tant je connais bien la justice. Or, ma chère madame Cibot, pour pouvoir marier sa fille unique au jeune vicomte Popinot, qui sera, dit-on, héritier de votre propriétaire, monsieur Pillerault, la présidente s’est dépouillée de toute sa fortune, si bien qu’en ce moment, le président et sa femme sont réduits à vivre avec le traitement de la présidence. Et vous croyez, ma chère dame, que, dans ces circonstances-là, madame la présidente négligera la succession de votre monsieur Pons?... Mais j’aimerais mieux affronter des canons chargés à mitraille que de me savoir une pareille femme contre moi...

—Mais, dit la Cibot, ils sont brouillés...

—Qu’est-ce que cela fait? dit Fraisier. Raison de plus! Tuer un parent de qui l’on se plaint, c’est quelque chose, mais hériter de lui, c’est là un plaisir!