—Eh bien! allez dormir, mon fiston! dit la Cibot, vous avez les yeux si fatigués, qu’ils sont gros comme le poing. Allez! ce qui pourrait me consoler de la perte de Cibot, ce serait de penser que je finirais mes jours avec un bon homme comme vous. Soyez tranquille, je vais donner une danse à madame Chapoulot... Est-ce qu’une mercière retirée peut avoir de pareilles exigences?...
Schmucke alla se mettre en observation dans le poste qu’il s’était arrangé. La Cibot avait laissé la porte de l’appartement entre-bâillée, et Fraisier, après être entré, la ferma tout doucement, lorsque Schmucke se fut enfermé chez lui. L’avocat était muni d’une bougie allumée et d’un fil de laiton excessivement léger, pour pouvoir décacheter le testament. La Cibot put d’autant mieux ôter le mouchoir où la clef du secrétaire était nouée, et qui se trouvait sous l’oreiller de Pons, que le malade avait exprès laissé passer son mouchoir dessous son traversin, et qu’il se prêtait à la manœuvre de la Cibot, en se tenant le nez dans la ruelle et dans une pose qui laissait pleine liberté de prendre le mouchoir. La Cibot alla droit au secrétaire, l’ouvrit en s’efforçant de faire le moins de bruit possible, trouva le ressort de la cachette, et courut le testament à la main dans le salon. Cette circonstance intrigua Pons au plus haut degré. Quant à Schmucke, il tremblait de la tête aux pieds, comme s’il avait commis un crime.
—Retournez à votre poste, dit Fraisier en recevant le testament de la Cibot, car, s’il s’éveillait, il faut qu’il vous trouve là.
Après avoir décacheté l’enveloppe avec une habileté qui prouvait qu’il n’en était pas à son coup d’essai, Fraisier fut plongé dans un étonnement profond en lisant cette pièce curieuse.
CECI EST MON TESTAMENT.
«Aujourd’hui, quinze avril mil huit cent quarante-cinq, étant sain d’esprit, comme ce testament, rédigé de concert avec monsieur Trognon, notaire, le démontrera; sentant que je dois mourir prochainement de la maladie dont je suis atteint depuis les premiers jours de février dernier, j’ai dû, voulant disposer de mes biens, tracer mes dernières volontés, que voici:
»J’ai toujours été frappé des inconvénients qui nuisent aux chefs-d’œuvre de la peinture, et qui souvent ont entraîné leur destruction. J’ai plaint les belles toiles d’être condamnées à toujours voyager de pays en pays, sans être jamais fixées dans un lieu où les admirateurs de ces chefs-d’œuvre pussent aller les voir. J’ai toujours pensé que les pages vraiment immortelles des fameux maîtres devraient être des propriétés nationales, et mises incessamment sous les yeux des peuples comme la lumière, chef-d’œuvre de Dieu, sert à tous ses enfants.
»Or, comme j’ai passé ma vie à rassembler, à choisir quelques tableaux, qui sont de glorieuses œuvres des plus grands maîtres, que ces tableaux sont francs, sans retouche, ni repeints, je n’ai pas pensé sans chagrin que ces toiles, qui ont fait le bonheur de ma vie, pouvaient être vendues aux criées; aller, les unes chez les Anglais, les autres en Russie, dispersées comme elles étaient avant leur réunion chez moi; j’ai donc résolu de les soustraire à ces misères, ainsi que les cadres magnifiques qui leur servent de bordure, et qui tous sont dus à d’habiles ouvriers.
»Donc, par ces motifs, je donne et lègue au roi, pour faire partie du Musée du Louvre, les tableaux dont se compose ma collection, à la charge, si le legs est accepté, de faire à mon ami Wilhelm Schmucke une rente viagère de deux mille quatre cents francs.
»Si le roi, comme usufruitier du Musée, n’accepte pas ce legs avec cette charge, lesdits tableaux feront alors partie du legs que je fais à mon ami Schmucke de toutes les valeurs que je possède, à la charge de remettre la tête de Singe de Goya à mon cousin le président Camusot; le tableau de fleurs d’Abraham Mignon, composé de tulipes, à monsieur Trognon, notaire, que je nomme mon exécuteur testamentaire, et de servir deux cents francs de rente à madame Cibot, qui fait mon ménage depuis dix ans.