—Ah! la loueuse de chaises! s’écria Pons. Oui, c’est une excellente créature.

—Elle n’aime pas madame Cibot, reprit le docteur, et elle aura bien soin de monsieur Schmucke...

—Envoyez-la-moi, mon bon monsieur Duplanty... elle et son mari, je serai tranquille. On ne volera rien ici...

Schmucke avait repris la main de Pons et la tenait avec joie, en croyant la santé revenue.

—Allons-nous-en, monsieur l’abbé, dit le docteur, je vais envoyer promptement madame Cantinet; je m’y connais: elle ne trouvera peut-être pas monsieur Pons vivant.

Pendant que l’abbé Duplanty déterminait le moribond à prendre pour garde madame Cantinet, Fraisier avait fait venir chez lui la loueuse de chaises, et la soumettait à sa conversation corruptrice, aux ruses de sa puissance chicanière, à laquelle il était difficile de résister. Aussi madame Cantinet, femme sèche et jaune, à grandes dents, à lèvres froides, hébétée par le malheur, comme beaucoup de femmes du peuple, et arrivée à voir le bonheur dans les plus légers profits journaliers, eut-elle bientôt consenti à prendre avec elle madame Sauvage comme femme de ménage. La bonne de Fraisier avait déjà reçu le mot d’ordre. Elle avait promis de tramer une toile en fil de fer autour des deux musiciens, et de veiller sur eux comme l’araignée veille sur une mouche prise. Madame Sauvage devait avoir pour loyer de ses peines un débit de tabac: Fraisier trouvait ainsi le moyen de se débarrasser de sa prétendue nourrice, et mettait auprès de madame Cantinet un espion et un gendarme dans la personne de la Sauvage. Comme il dépendait de l’appartement des deux amis une chambre de domestique et une petite cuisine, la Sauvage pouvait coucher sur un lit de sangle et faire la cuisine de Schmucke. Au moment où les femmes se présentèrent, amenées par le docteur Poulain, Pons venait de rendre le dernier soupir, sans que Schmucke s’en fût aperçu. L’Allemand tenait encore dans ses mains la main de son ami, dont la chaleur s’en allait par degrés. Il fit signe à madame Cantinet de ne pas parler; mais la soldatesque madame Sauvage le surprit tellement par sa tournure, qu’il laissa échapper un mouvement de frayeur, à laquelle cette femme mâle était habituée.

—Madame, dit madame Cantinet, est une dame de qui répond monsieur Duplanty; elle a été cuisinière chez un évêque, elle est la probité même, elle fera la cuisine.

—Ah! vous pouvez parler haut! s’écria la puissante et asthmatique Sauvage, le pauvre monsieur est mort!... il vient de passer. Schmucke jeta un cri perçant, il sentit la main de Pons glacée qui se roidissait, et il resta les yeux fixes, arrêtés sur ceux de Pons, dont l’expression l’eût rendu fou, sans madame Sauvage, qui, sans doute accoutumée à ces sortes de scènes, alla vers le lit en tenant un miroir; elle le présenta devant les lèvres du mort, et comme aucune respiration ne vint ternir la glace, elle sépara vivement la main de Schmucke de la main du mort.

—Quittez-la donc, monsieur, vous ne pourriez plus l’ôter; vous ne savez pas comme les os vont se durcir! Ça va vite le refroidissement des morts. Si l’on n’apprête pas un mort pendant qu’il est encore tiède, il faut plus tard lui casser les membres...

Ce fut donc cette terrible femme qui ferma les yeux au pauvre musicien expiré; puis, avec cette habitude des garde-malades, métier qu’elle avait exercé pendant dix ans, elle déshabilla Pons, l’étendit, lui colla les mains de chaque côté du corps, et lui ramena la couverture sur le nez, absolument comme un commis fait un paquet dans un magasin.