Villemot eut un rire de singe. Le premier clerc de Tabareau et l’homme de loi se parlèrent alors à voix basse et à l’oreille; mais, malgré le roulis de la voiture et tous les empêchements, le garçon de théâtre, habitué à tout deviner dans le monde des coulisses, devina que ces deux gens de justice méditaient de plonger le pauvre Allemand dans des embarras, et il finit par entendre le mot significatif de Clichy! Dès lors, le digne et honnête serviteur du monde comique résolut de veiller sur l’ami de Pons.

Au cimetière, où, par les soins du courtier de la maison Sonet, Villemot avait acheté trois mètres de terrain à la Ville, en annonçant l’intention d’y construire un magnifique monument, Schmucke fut conduit par le maître des cérémonies, à travers une foule de curieux, à la fosse où l’on allait descendre Pons. Mais à l’aspect de ce trou carré au-dessus duquel quatre hommes tenaient avec des cordes la bière de Pons sur laquelle le clergé disait sa dernière prière, l’Allemand fut pris d’un tel serrement de cœur, qu’il s’évanouit. Topinard, aidé par le courtier de la maison Sonet, et par monsieur Sonet lui-même, emporta le pauvre Allemand dans l’établissement du marbrier, où les soins les plus empressés et les plus généreux lui furent prodigués par madame Sonet et par madame Vitelot, épouse de l’associé de monsieur Sonet. Topinard resta là, car il avait vu Fraisier, dont la figure lui semblait patibulaire, s’entretenir avec le courtier de la maison Sonet.

Au bout d’une heure, vers deux heures et demie, le pauvre innocent Allemand recouvra ses sens. Schmucke croyait rêver depuis deux jours. Il pensait qu’il se réveillerait et qu’il trouverait Pons vivant. Il eut tant de serviettes mouillées sur le front, on lui fit respirer tant de sels et de vinaigres, qu’il ouvrit les yeux. Madame Sonet força Schmucke à boire un bon bouillon gras, car on avait mis le pot-au-feu chez les marbriers.

—Ça ne nous arrive pas souvent de recueillir ainsi des clients qui sentent aussi vivement que cela; mais ça se voit encore tous les deux ans...

Enfin Schmucke parla de regagner la rue de Normandie.

—Monsieur, dit alors Sonet, voici le dessin qu’a fait Vitelot exprès pour vous, il a passé la nuit!... Mais il a été bien inspiré! ça sera beau...

—Ça sera l’un des plus beaux du Père-Lachaise!... dit la petite madame Sonet. Mais vous devez honorer la mémoire d’un ami qui vous a laissé toute sa fortune...

Ce projet, censé fait exprès, avait été préparé pour de Marsay, le fameux ministre; mais la veuve avait voulu confier ce monument à Stidmann; le projet de ces industriels fut alors rejeté, car on eut horreur d’un monument de pacotille. Ces trois figures représentaient alors les journées de juillet, où se manifesta ce grand ministre. Depuis, avec des modifications, Sonet et Vitelot avaient fait des trois glorieuses, l’Armée, la Finance et la Famille pour le monument de Charles Keller, qui fut encore exécuté par Stidmann. Depuis onze ans, ce projet était adapté à toutes les circonstances de famille; mais, en le calquant, Vitelot avait transformé les trois figures en celles des génies de la Musique, de la Sculpture et de la Peinture.

—Ce n’est rien si l’on pense aux détails et aux constructions; mais en six mois nous arriverons... dit Vitelot. Monsieur, voici le devis et la commande... sept mille francs, non compris les praticiens.

—Si monsieur veut du marbre, dit Sonet plus spécialement marbrier, ce sera douze mille francs, et monsieur s’immortalisera avec son ami...