Cet homme de l’Empire, habitué au genre Empire, devait ignorer absolument les façons de l’amour moderne. Les nouveaux scrupules, les différentes conversations inventées depuis 1830, et où la pauvre faible femme finit par se faire considérer comme la victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art d’aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l’œuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l’idéal, à l’infini, de part et d’autre l’on veut devenir meilleurs par l’amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d’ardeur dans la pratique, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges, et l’on se comporte comme deux démons, si l’on peut. L’amour n’avait pas le temps de s’analyser ainsi lui-même entre deux campagnes, et, en 1809, il allait aussi vite que l’Empire, en succès. Or, sous la Restauration, le bel Hulot, en redevenant homme à femmes, avait d’abord consolé quelques anciennes amies alors tombées, comme des astres éteints du firmament politique, et de là, vieillard, il s’était laissé capturer par les Jenny Cadine et les Josépha.
Madame Marneffe avait dressé ses batteries en apprenant les antécédents du directeur, que son mari lui raconta longuement, après quelques renseignements pris dans les bureaux. La comédie du sentiment moderne pouvant avoir pour le baron le charme de la nouveauté, le parti de Valérie était pris, et, disons-le, l’essai qu’elle fit de sa puissance pendant cette matinée répondit à toutes ses espérances. Grâce à ces manœuvres sentimentales, romanesques et romantiques, Valérie obtint, sans avoir rien promis, la place de sous-chef et la croix de la Légion-d’Honneur pour son mari.
Cette petite guerre n’alla pas sans des dîners au Rocher de Cancale, sans des parties de spectacle, sans beaucoup de cadeaux en mantilles, en écharpes, en robes, en bijoux. L’appartement de la rue du Doyenné déplaisait, le baron complota d’en meubler un magnifiquement, rue Vanneau, dans une charmante maison moderne.
Monsieur Marneffe obtint un congé de quinze jours, à prendre dans un mois, pour aller régler des affaires d’intérêt dans son pays, et une gratification. Il se promit de faire un petit voyage en Suisse pour y étudier le beau sexe.
Si le baron Hulot s’occupa de sa protégée, il n’oublia pas son protégé. Le ministre du commerce, le comte Popinot, aimait les arts: il donna deux mille francs d’un exemplaire du groupe de Samson, à la condition que le moule serait brisé, pour qu’il n’existât que son Samson et celui de mademoiselle Hulot. Ce groupe excita l’admiration d’un prince à qui l’on porta le modèle de la pendule et qui la commanda; mais elle devait être unique, et il en offrit trente mille francs. Les artistes consultés, au nombre desquels fut Stidmann, déclarèrent que l’auteur de ces deux œuvres pouvait faire une statue. Aussitôt, le maréchal prince de Wissembourg, ministre de la guerre et président du comité de souscription pour le monument du maréchal Montcornet, fit prendre une délibération par laquelle l’exécution en était confiée à Steinbock. Le comte de Rastignac, alors sous-secrétaire d’État, voulut une œuvre de l’artiste dont la gloire surgissait aux acclamations de ses rivaux. Il obtint de Steinbock le délicieux groupe des deux petits garçons couronnant une petite fille, et il lui promit un atelier au Dépôt des marbres du gouvernement, situé, comme on sait, au Gros-Caillou.
Ce fut le succès, mais le succès comme il vient à Paris, c’est-à-dire fou, le succès à écraser les gens qui n’ont pas des épaules et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent. On parlait dans les journaux et dans les revues du comte Wenceslas Steinbock, sans que lui ni mademoiselle Fischer en eussent le moindre soupçon. Tous les jours, dès que mademoiselle Fischer sortait pour dîner, Wenceslas allait chez la baronne. Il y passait une ou deux heures, excepté le jour où la Bette venait chez sa cousine Hulot. Cet état de choses dura pendant quelques jours.
Le baron sûr des qualités et de l’état civil du comte Steinbock, la baronne heureuse de son caractère et de ses mœurs, Hortense fière de son amour approuvé, de la gloire de son prétendu, n’hésitaient plus à parler de ce mariage; enfin, l’artiste était au comble du bonheur, quand une indiscrétion de madame Marneffe mit tout en péril. Voici comment.
Lisbeth, que le baron Hulot désirait lier avec madame Marneffe pour avoir un œil dans ce ménage, avait déjà dîné chez Valérie, qui, de son côté, voulant avoir une oreille dans la famille Hulot, caressait beaucoup la vieille fille. Valérie eut donc l’idée d’engager mademoiselle Fischer à pendre la crémaillère du nouvel appartement où elle devait s’installer. La vieille fille, heureuse de trouver une maison de plus où aller dîner et captée par madame Marneffe, l’avait prise en affection. De toutes les personnes avec lesquelles elle s’était liée, aucune n’avait fait autant de frais pour elle. En effet, madame Marneffe, toute aux petits soins pour mademoiselle Fischer, se trouvait, pour ainsi dire, vis-à-vis d’elle ce qu’était la cousine Bette vis-à-vis de la baronne, de monsieur Rivet, de Crevel, de tous ceux enfin qui la recevaient à dîner. Les Marneffe avaient surtout excité la commisération de la cousine Bette en lui laissant voir la profonde détresse de leur ménage, et la vernissant, comme toujours, des plus belles couleurs: des amis obligés et ingrats, des maladies, une mère, madame Fortin, à qui l’on avait caché sa détresse, et morte en se croyant toujours dans l’opulence, grâce à des sacrifices plus qu’humains, etc.
—Pauvres gens! disait-elle à son cousin Hulot, vous avez bien raison de vous intéresser à eux, ils le méritent bien, car ils sont si courageux, si bons! Ils peuvent à peine vivre avec mille écus de leur place de sous-chef, car ils ont fait des dettes depuis la mort du maréchal Montcornet! C’est barbarie au gouvernement de vouloir qu’un employé, qui a femme et enfants, vive dans Paris avec deux mille quatre cents francs d’appointements.
Une jeune femme qui, pour elle, avait des semblants d’amitié, qui lui disait tout en la consultant, la flattant et paraissant vouloir se laisser conduire par elle, devint donc en peu de temps plus chère à l’excentrique cousine Bette que tous ses parents.