De son côté, le baron, admirant dans madame Marneffe une décence, une éducation, des manières, que ni Jenny Cadine, ni Josépha, ni leurs amies ne lui avaient offertes, s’était épris pour elle, en un mois, d’une passion de vieillard, passion insensée qui semblait raisonnable. En effet, il n’apercevait là ni moquerie, ni orgies, ni dépenses folles, ni dépravation, ni mépris des choses sociales, ni cette indépendance absolue qui, chez l’actrice et chez la cantatrice, avaient causé tous ses malheurs. Il échappait également à cette rapacité de courtisane, comparable à la soif du sable.

Madame Marneffe, devenue son amie et sa confidente, faisait d’étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.—Bon pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement; mais ne commencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer, disait Valérie, autrement je ne vous croirai pas... Et j’aime à vous croire, ajoutait-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel.

A chaque présent, c’était un fort à emporter, une conscience à violer. Le pauvre baron employait des stratagèmes pour offrir une bagatelle, fort chère d’ailleurs, en s’applaudissant de rencontrer enfin une vertu, de trouver la réalisation de ses rêves. Dans ce ménage, primitif (disait-il), le baron était aussi dieu que chez lui. Monsieur Marneffe paraissait être à mille lieues de croire que le Jupiter de son ministère eût l’intention de descendre en pluie d’or chez sa femme, et il se faisait le valet de son auguste chef.

Madame Marneffe, âgée de vingt-trois ans, bourgeoise pure et timorée, fleur cachée dans la rue du Doyenné, devait ignorer les dépravations et la démoralisation courtisanesques qui maintenant causaient d’affreux dégoûts au baron, car il n’avait pas encore connu les charmes de la vertu qui combat, et la craintive Valérie les lui faisait savourer, comme dit la chanson, tout le long de la rivière.

Une fois la question ainsi posée entre Hector et Valérie, personne ne s’étonnera d’apprendre que Valérie ait su d’Hector le secret du prochain mariage du grand artiste Steinbock avec Hortense. Entre un amant sans droits et une femme qui ne se décide pas facilement à devenir une maîtresse, il se passe des luttes orales et morales où la parole trahit souvent la pensée, de même que dans un assaut le fleuret prend l’animation de l’épée du duel. L’homme le plus prudent imite alors monsieur de Turenne. Le baron avait donc laissé entrevoir toute la liberté d’action que le mariage de sa fille lui donnerait, pour répondre à l’aimante Valérie, qui s’était plus d’une fois écriée:—Je ne conçois pas qu’on fasse une faute pour un homme qui ne serait pas tout à nous! Déjà le baron avait mille fois juré que, depuis vingt-cinq ans, tout était fini entre madame Hulot et lui.—On la dit si belle! répliquait madame Marneffe, je veux des preuves.—Vous en aurez, dit le baron, heureux de ce vouloir par lequel sa Valérie se compromettait.—Et comment? Il faudrait ne jamais me quitter, avait répondu Valérie. Hector avait alors été forcé de révéler ses projets en exécution rue Vanneau pour démontrer à sa Valérie qu’il songeait à lui donner cette moitié de la vie qui appartient à une femme légitime, en supposant que le jour et la nuit partagent également l’existence des gens civilisés. Il parla de quitter décemment sa femme en la laissant seule, une fois que sa fille serait mariée. La baronne passerait alors tout son temps chez Hortense et chez les jeunes Hulot, il était sûr de l’obéissance de sa femme.—Dès lors, mon petit ange, ma véritable vie, mon vrai ménage sera rue Vanneau.—Mon Dieu, comme vous disposez de moi!... dit alors madame Marneffe. Et mon mari?...—Cette guenille?—Le fait est qu’auprès de vous, c’est cela... répondit-elle en riant.

Madame Marneffe eut une furieuse envie de voir le jeune comte de Steinbock après en avoir appris l’histoire, peut-être en voulait-elle obtenir quelque bijou, pendant qu’elle vivait encore sous le même toit. Cette curiosité déplut tant au baron, que Valérie jura de ne jamais regarder Wenceslas. Mais, après avoir fait récompenser l’abandon de cette fantaisie par un petit service de thé complet en vieux Sèvres, pâte tendre, elle garda son désir au fond de son cœur, écrit comme sur un agenda. Donc, un jour qu’elle avait prié sa cousine Bette de venir prendre ensemble leur café dans sa chambre, elle la mit sur le chapitre de son amoureux, afin de savoir si elle pourrait le voir sans danger.

—Ma petite, dit-elle, car elles se traitaient mutuellement de ma petite, pourquoi ne m’avez-vous pas encore présenté votre amoureux?... Savez-vous qu’il est en peu de temps devenu célèbre?

—Lui! célèbre?

—Mais on ne parle que de lui!...

—Ah! bah! s’écria Lisbeth.