Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien encore à en voir quelques unes à cause de leurs qualités ou de leurs vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir, d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre n'eût également agi sur les cœurs: il porta les hommes à ne pas voir avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel, parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant auxiliaire, la coquetterie.
Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes. Brantôme nous apprend dans le Panégyrique de Catherine de Médicis, que cette reine avait à sa suite trois cents filles ou dames d'honneur, dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France: «C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames de la cour lui révélaient les secrets des captifs qu'elles tenaient dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses aimables agens diplomatiques.
Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs, montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter les courages et soumettre les cœurs.»
Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie dans l'acception véritable du mot.
La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'éprouver; il faut qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux; son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc chose si facile que de soumettre les besoins du cœur aux jouissances de l'esprit?
Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux efforts constans que l'on tente pour toucher son cœur; il ne voit dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.
A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens, nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»
Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un amant.
Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire, qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune.
Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours que Ninon était la reine des coquettes par des personnes qui ont ri du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.