ICI COMMENCE
LE LIVRE DES ŒUVRES DRAMATIQUES
DE HROTSVITHA,
VIERGE ET RELIGIEUSE ALLEMANDE,
NÉE DE RACE SAXONNE.


J’ai puisé toute la matière du présent livre, comme celle du livre qui précède[(1)], dans divers anciens ouvrages, dont les auteurs sont bien authentiques. J’excepte seulement la passion de saint Pélage, que j’ai racontée plus haut en vers. Les détails de ce martyre m’ont été rapportés par un habitant de la ville même où l’événement a eu lieu. Cet étranger véridique m’a assuré avoir vu Pélage, le plus beau des hommes, et avoir été témoin du dénouement de cette histoire. Si donc il se glisse dans les compositions suivantes des choses qui ne soient pas tout à fait conformes à la vérité, ce n’est pas de moi que viendra le mensonge; je n’aurai fait qu’imiter, à mon insu, des modèles trompeurs[(2)].

PRÉFACE DES COMEDIES[(3)].[→]


Il y a beaucoup de catholiques (et nous ne saurions nous laver entièrement nous-même de ce reproche) qui, séduits par l’élégante politesse du langage, préfèrent la vanité des livres des gentils à l’utilité des Saintes Écritures. Il y a encore d’autres personnes, qui bien qu’attachées aux lettres sacrées et pleines de mépris pour les autres productions païennes, ne laissent pas cependant de lire assez souvent les fictions de Térence, et gagnées par les charmes de la diction, salissent leur esprit de la connaissance d’actions criminelles. C’est pour ce motif que moi, la voix forte de Gandersheim[(4)], je ne crains pas d’imiter dans mes écrits un poëte que tant d’autres se permettent de lire, afin de célébrer, dans la mesure de mon faible génie, la louable chasteté des vierges chrétiennes, en employant la même forme de composition qui a servi aux anciens pour peindre les honteux déportements des femmes impudiques. Une chose, cependant, me rend confuse et me fait souvent monter la rougeur au front, c’est qu’il m’a fallu par la nature de cet ouvrage, appliquer mon esprit et ma plume à peindre le déplorable délire des âmes livrées aux amours défendues et la décevante douceur des entretiens passionnés, toutes choses auxquelles il ne nous est même pas permis de prêter l’oreille. Cependant si je m’étais interdit par pudeur, de traiter ces sujets, je n’aurais pu accomplir mon dessein, qui est de retracer, selon mon pouvoir, la gloire des âmes innocentes. En effet, plus les douces paroles des amants sont propres à séduire, plus grande est la gloire du secours divin et plus éclatant est le mérite de ceux qui triomphent, surtout lorsqu’on verra la fragilité de la femme victorieuse et la force de l’homme domptée et couverte de confusion. Je ne doute pas que quelques personnes ne m’objectent que mon imparfait ouvrage, bien loin d’avoir les beautés et la grandeur de celui que je me suis proposé pour modèle, en diffère même de tous points. Soit, je souscris à ce jugement, et je déclare qu’on ne peut avec justice m’accuser de vouloir me mettre induement au niveau de ceux qui, par la sublimité de leur talent, sont si fort au-dessus de ma faiblesse. Non, je n’ai pas un assez fol orgueil, pour oser me comparer même aux derniers écoliers des auteurs anciens. Je tâche seulement (quoique mes forces n’égalent point mon désir) d’employer avec un humble dévouement, à la gloire de celui qui me l’a donnée, la faible dose de génie que m’a départie sa grâce. Je ne suis point en effet assez infatuée de moi-même, pour que, dans le désir d’éviter le blâme, je m’abstienne de prêcher, partout où il me sera donné de le faire, la vertu du Christ, qui ne cesse d’opérer dans les Saints. Si ce pieux dévouement plaît à quelques-uns, je m’en réjouirai; et s’il ne plaît à personne, soit en raison de mon peu de mérite, soit à cause des vices de mon style grossier, je me féliciterai pourtant encore de ce que j’aurai fait; car tandis que dans les autres productions de mon ignorance j’ai mis en vers des légendes héroïques[(5)], ici, en me jouant dans une suite de scènes dramatiques, j’évite, avec une prudente retenue, les pernicieuses voluptés des gentils.

ÉPITRE DE LA MÊME
A
CERTAINS SAVANTS PROTECTEURS DE CE LIVRE.

A vous, hommes pleins de savoir et de vertu, qui ne portez point envie aux succès des autres et qui les félicitez, au contraire, comme il convient à de vrais sages, Hrotsvitha, pauvre ignorante et humble pécheresse, offre des vœux de santé pour le présent et de joie pour l’éternité. Je ne puis, en effet, assez admirer la grandeur de votre louable humilité ni rendre un assez digne et assez magnifique hommage à votre bienveillance et à votre affection pour moi, quand je songe que, nourris dans les profondes études de la philosophie et pourvus, aussi excellemment que vous l’êtes, de toute la perfection du savoir, vous avez jugé digne de votre approbation l’humble ouvrage d’une simple et modeste femme. D’ailleurs, en me congratulant avec une bonté fraternelle, c’est le dispensateur de la grâce qui opère en moi, que vous avez loué, persuadés que ce peu de connaissance des arts que je possède est d’une portée bien supérieure à mon faible génie féminin. Aussi, jusqu’à ce jour, avais-je osé à peine montrer à un petit nombre de personnes et seulement à mes plus intimes, la rusticité de mes chétives productions, d’où il est arrivé que je cessai presque de rien composer en ce genre, parce que, comme il y avait peu de gens aux regards desquels je crusse devoir soumettre mes ouvrages, il n’y en avait guère non plus qui m’indiquassent ce qu’il y avait en eux à corriger, ou qui m’engageassent à oser en entreprendre d’autres du même genre. Mais à présent (puisqu’il est reconnu que dans le témoignage de trois personnes réside la vérité) rassurée par votre suffrage, je me sens assez de confiance pour m’appliquer à écrire, si Dieu m’en donne le pouvoir, et pour ne plus craindre de subir l’examen de savants quels qu’ils soient. Cependant je suis tiraillée par deux sentiments contraires, la joie et la crainte. D’une part, je me réjouis du fond de l’âme de voir louer en moi Dieu dont la grâce seule m’a faite ce que je suis; d’une autre part, je crains qu’on ne me croie plus grande que je ne suis; car je sais qu’il est également blâmable soit de nier les dons gratuits du ciel, soit de feindre qu’on les a reçus, quand cela n’est point. Ainsi je ne nie pas qu’aidée de la grâce du Créateur, je n’aie acquis quelque connaissance des arts, par une puissance qu’il m’a prêtée, car je suis une créature capable d’instruction; mais je confesse que je ne saurais rien, livrée à mes seules forces[(6)]. Je reconnais aussi que Dieu m’a donné un esprit clairvoyant, mais inculte dès que viennent à lui manquer les soins des maîtres, et plongé alors dans la torpeur et l’abandon de sa paresse naturelle. Aussi pour que ma négligence n’anéantisse pas en moi les dons de Dieu, toutes les fois que par hasard j’ai pu recueillir quelques fils ou quelques légers débris arrachés du vieux manteau de la philosophie, j’ai eu grand soin de les insérer dans le tissu du livre qui nous occupe. J’espérais ainsi que la bassesse de mon ignorance serait un peu relevée par le mélange d’une matière plus noble, et que le suprême dispensateur du génie serait loué en moi avec d’autant plus de raison, que l’intelligence de mon sexe passe pour être moins active. Telle est l’intention que j’ai eue en écrivant et la seule cause des sueurs et des fatigues que je me suis imposées. Je ne me vante pas faussement de savoir ce que j’ignore; au contraire, je sais seulement, quant à moi, que je ne sais rien. Ainsi donc, puisque touchée par votre bienveillance et par le désir que vous m’avez témoigné, je viens, inclinée comme un roseau, présenter à votre examen ce livre que j’avais composé dans cette intention, mais que jusqu’ici, à cause de son peu de mérite, j’avais mieux aimé cacher que mettre en lumière; il convient que vous l’examiniez, et le corrigiez avec autant de soin et d’attention que vous le feriez pour un de vos propres ouvrages. Et quand vous serez enfin parvenus à le ramener à la règle du bon goût, renvoyez-le moi, afin qu’avertie par vos leçons je puisse reconnaître quelles sont les principales fautes que j’ai commises.

I.
GALLICANUS.