Le parti qui octroiera la plénitude des droits politiques aux femmes, se fera trouver indispensable et sera le maître en France puisque, grâce aux femmes qui décuplent la valeur de l’argent, il aura des ressources suffisantes pour accomplir les réformes désirées.
L’outil pour s’affranchir
Le meilleur serrurier ne peut sans instrument ouvrir une porte fermée. De même les femmes ne peuvent sans avoir en main cet outil, le vote, forcer les portes du droit commun, devenir égales des hommes devant la loi.
Alors que les femmes ne pouvaient encore être avocates, une étudiante en droit à laquelle on présentait une pétition réclamant l’électorat et l’éligibilité pour les femmes, refusait de signer, de crainte, disait-elle, de compromettre sa situation. Or, peu de temps après, précisément, le conseil de l’ordre des avocats, arguait de l’incapacité politique de l’étudiante pour refuser de l’inscrire au tableau. La mesure était inique, inqualifiable; mais quelle leçon donnée aux femmes et en particulier à la plaideuse! Qui ne pouvait ignorer qu’à tout bout de champ on lui demanderait de jouir de ses droits politiques et qu’en n’acceptant pas de les réclamer, lorsqu’on le lui proposait elle refusait d’assurer sa position en voulant trop la ménager.
Les dames diplômées sont heureuses de trouver pour passer, la brèche faite. Seulement aussitôt passées, au lieu de tendre la main aux autres, volontiers, elles lèveraient le pont. L’égoïsme cause leur perte, tandis que la solidarité leur assurerait le succès. Leurs clientes naturelles, les femmes, se font en effet ce raisonnement: «Si l’élite féminine, qui a eu son savoir sanctionné par les diplômes ne dispute pas à l’homme ses privilèges en revendiquant l’égalité politique, c’est qu’elle ne se sent pas à sa hauteur. Or, comme pour le soin de ma santé et de mes affaires juridiques, j’ai intérêt à m’en remettre aux supérieurs plutôt qu’aux inférieurs. Je m’adresse aux hommes médecins et aux hommes avocats». Voilà comment en négligeant de se préoccuper d’exister civiquement, doctoresses et avocates entretiennent le préjuge de sexe qui pousse la clientèle féminine chez leurs concurrents mâles.
A chaque pas dans la vie, la femme se heurte à cet obstacle: la capacité politique. Pour postuler tel emploi, pour choisir telle carrière, il faut jouir de ses droits politiques. Sachant cela, n’est-ce pas étrange que les Françaises ne se mettent pas plus en peine de les conquérir? Attendent-elles donc que ceux qui les leur ont pris, viennent les leur offrir?
Cependant, avec la lutte pour la vie qui va en s’accentuant, il est facile de prévoir que l’homme avancera la barrière qu’il tient devant la femme, pour s’assurer le monopole des places et des sinécures, et que bientôt, pour confier à coudre seulement une chemise de troupier, on exigera la capacité politique.
Dans ce pays où le moteur de tout est la politique, la femme est par le fait d’en être exclue, défrancisée, puisqu’elle ne peut s’immiscer en rien à ce qui se fait en France, ni avoir sa part d’aucun avantage français.
La favorisée, qui seule obtient une situation, est dans de perpétuelles transes, car ce qui est octroyé par le bon plaisir est retiré par le bon plaisir. Les ministres tombent, le vent tourne!
Les femmes ne seront assurées contre l’inconstance du vent, que quand elles auront dans la main le carré de papier nommé carte électorale qui consacre la souveraineté de qui la possède.