Si les hommes électeurs ne sont point garantis contre les variations du vent, c’est parce qu’ils ne savent point se servir de leur vote. Suivant la main qui la tient, une même plume écrit des phrases bien différentes. Ainsi il en est du suffrage qui, limité à une infime minorité d’hommes, ne peut d’ailleurs donner les résultats du suffrage universalisé à tous les hommes et à toutes les femmes.

Parce que les femmes sont tenues hors du droit commun politique, elles risquent de perdre leur situation. En 1897, on a enlevé aux personnes ne jouissant pas de leurs droits politiques, c’est-à-dire aux femmes, le droit de tenir un bureau de placement.

A Paris seulement, plus de soixante placeuses—60 intermédiaires entre les offrant et les demandant de places—veuves, célibataires, abandonnées, divorcées ont été dépossédées de leur commerce lucratif sans recevoir aucune indemnité.

En faisant une loi sur les bureaux de placement, les législateurs avaient éliminé les femmes placeuses, afin qu’elles ne fassent point concurrence aux hommes placeurs auxquels une nouvelle autorisation a été délivrée, ce qui leur a permis d’obtenir une indemnité lors de la suppression de leur bureau.

La dépossession pour cause d’annulement politique des placeuses crée un précédent, qui peut permettre d’empêcher demain les logeuses, les hôtelières, les épicières, les marchandes de vin, les herboristes d’exercer leur profession parce qu’elles ne jouissent pas de leurs droits politiques.

Les députés peuvent tout faire aux femmes. Ils n’ont point de représailles à redouter, puisque les femmes ne votent pas.

L’évincement du sexe féminin d’une position pour cause d’inactivité politique est bien fait pour démontrer qu’il est impossible à la femme de prétendre à l’égalité économique tant qu’elle n’est pas en possession de ce passe-partout, le vote, qui ouvre toutes les portes aux travailleurs.

Vous dites que vous vous souciez peu de la politique. Mais la politique n’attend pas que vous alliez à elle, que vous vous occupiez d’elle. C’est elle qui va vous trouver chez vous pour vous enlever votre commerce, pour vous arracher des mains votre gain parce que vous ne contribuez pas à la diriger.

Les hommes même étrangers, peuvent, en se faisant naturaliser, exploiter leurs bureaux; tandis que les femmes nées en France, de parents français ont été dépossédées des leurs parce qu’elles ne jouissent pas dans leur propre pays des droits que peuvent obtenir les étrangers.

Que l’on aille donc soutenir que la politique n’intéresse pas les femmes, quand, parce qu’elles ne sont point admises à s’en occuper elles se voient retirer le pain de la bouche.