Lorsque l’accession à la politique devient pour la femme une question de vie et de mort, le préjugé de sexe, qui est aujourd’hui ce qu’était le préjugé d’argent avant 1848—l’unique motif d’exclusion—doit disparaître. Puisque les droits politiques sont indispensables pour se retourner dans la vie, puisque même pour commercer, il faut en jouir, l’un et l’autre sexe doivent les posséder.
En voyant les propriétaires de bureaux de placement dépossédées parce qu’elles ne jouissent pas de leurs droits civils et politiques, les femmes comprendront-elles que les commerçantes ont autant que les ménagères, les travailleuses et les institutrices, besoin de voter pour sauvegarder leurs intérêts. Il est même, pour elles, pressant de voter, car nous sommes à un tournant social que les petites commerçantes ne pourront franchir, si elles ne mettent, pour se préserver d’être broyées, la main au gouvernail.
Que l’on soit pour ou contre les coopératives, pour ou contre la monopolisation des industries tendant au ravitaillement de la société, il est difficile de se leurrer sur la durée d’existence du petit commerce.
Les plus optimistes perçoivent que très prochainement les grands bazars absorberont les petits magasins. Or, les boutiquiers détaillants sont généralement du sexe féminin. Que deviendront les infortunées marchandes quand sonnera pour elles le glas commercial?
Si elles n’ont pas dans la main le bulletin qui suscite le dévouement des conseillers municipaux et des députés, elles se verront enlever sans compensation leur gagne-pain, parce qu’elles ne votent pas, et elles seront évincées des emplois créés par la monopolisation, parce qu’elles ne voteront pas.
Avant longtemps, pour l’importante catégorie des femmes du petit et du moyen commerce, la privation ou la possession du bulletin de vote, sera une question de vie ou de mort.
VII
La cherté de la vie est due à l’exclusion des femmes de l’administration des affaires publiques
L’annulement politique des femmes ne préjudicie pas seulement au sexe féminin. Il préjudicie à toute l’humanité, car les hommes sont bien plus préoccupés d’exciter l’admiration de leurs contemporains que de garantir leur existence. Ils rendent rapide la locomotion, ils dévorent l’espace et volent dans les airs, mais sans souci de satisfaire les estomacs. Ils abandonnent aux vieux errements coutumiers l’agriculture, l’horticulture, l’aviculture, la pisciculture, la production du bétail petit et grand, et croient que vont leur tomber rôties du ciel, les cailles.
Les masculinistes les plus aveugles sont forcés de constater que, si aujourd’hui tant de Français vivent dans la gêne, c’est parce que la prévoyance féminine exclue des parlements, des conseils généraux et municipaux, n’a pu conjurer la disette alimentaire.
La chaleur torride, la sécheresse ou les pluies que l’on rend responsables de la hausse des aliments, ne font que corser le malaise résultant d’une production qui n’est plus en rapport avec la consommation.