Laissant toutes ces choses à l'écart, pour revenir au parti qu'on doit prendre entre les différentes Opinions qui partagent les Chrétiens, nous ne pouvons agir plus sagement & avec plus de sureté dans ses circonstances qu'en nous atachant à la Communion qui regarde l'Évangile comme la Régle de sa foi sans aucun mélange des Traditions humaines, & est contente que chaqu'un y conforme ce qu'il doit croire, espérer & pratiquer; ce qui étant exécuté de bonne foi, & sans déguisement, l'on trouvera la pureté de la Doctrine que nous avons montré avoir toûjours été la même malgré les révolutions des siécles, la multitude des Erreurs, les Orages des disputes, & les changemens des Royaumes & des Villes. L'Évangile renferme tout ce qui est necessaire pour régler la foi & les moeurs, & si l'on veut y ajoûter quelque chose, il faut montrer que ces additions ne sont faites que par raport à certaines circonstances de tems & de lieux, mais qu'on ne les propose pas comme nécessaires, ce qui n'apartient qu'au [26]Souverain Législateur; sans cette restriction, on introduiroit facilement des Dogmes contraires.

Note 26:[ (retour) ] Souverain Législateur. Voi. Rom. XIV. 1. & suiv. L'Apôtre parlant de ceux qui vouloient prescrire aux autres de Rites particuliers, ou condamner ceux qui les pratiquoient, dit que ce droit n'apartient qu'à Jésus-Christ seul. Nous trouvons la même chose, Jaq. IV. 12. Il n'y a qu'un seul Législateur qui peut sauver & qui peut perdre.

Il n'est pas permis aux Chrétiens, comme nous l'avons remarqué, de se soumettre avec une obéïssance aveugle à toutes les Opinions des hommes, ou de faire une profession extérieure de ce qu'ils ne croient pas, pratiquant ce qu'ils condamnent intérieurement en eux-mêmes, parce qu'ils le croient contraire aux Préceptes de Jésus-Christ. C'est pourquoi lorsqu'ils n'ont plus cette liberté Chrétienne dont nous avons parlé, ils doivent se retirer non pas comme s'ils condamnoient ceux qui ne sont pas du même sentiment qu'eux, mais parce que chaqu'un doit agir selon ses lumieres, pratiquer ce qui lui paroît le meilleur, & éviter ce qu'il regarde comme un mal.

§. X. Que la prudence nous obliger de participer à l'Eucharistie avec ceux qui ne demandent des Chrétiens que ce que chaqu'un trouve dans les Livres du Nouveau Testament.

Jésus-Christ aiant établi deux Sacrements dans son Eglise, savoir le Batême & l'Eucharistie, il n'a pas dépendu de nous de recevoir le Batême dans l'Eglise qui enseigne & professe le plus pur Christianisme; puisqu'il nous a été administré dans l'âge le plus tendre & le plus incapable de ce discernement; mais ne participant à l'Eucharistie que dans un âge mur, nous pouvons examiner la Société Chrétienne dans laquelle nous voulons recevoir ce Sacrement, & si nous ne l'avons pas encore fait, nous sommes obligés de le faire dans la suite.

Il y en a qui au lieu de considérer l'Eucharistie, selon l'Institution de Jésus-Christ, comme un [27]signe de paix, d'union & de charité entre les Chrétiens, la regardent comme l'Étendart de la division, & excluent de leurs Communion tous ceux qui ne veulent se soumettre qu'à ce que Jésus-Christ leur a proposé pour être le modèle de leur foi, l'objet de leurs espérance & la régle de leur conduite; qui ne reçoivent ce qu'ils sont persuadés être contenu dans l'Evangile, leur conscience ne leur permettant pas d'admettre d'autre Régle que celle dont nous avons parlé; sujet qui ne paroît pas mériter d'être exclus d'une Assemblée. Il est permis, & l'on doit conserver la paix & l'union avec ces sortes de Personnes, mais il n'est jamais permis à un homme sage & craignant Dieu de [28]participer à l'Eucharistie avec ceux qui veulent admettre d'autre Régle de la foi & des moeurs que l'Evangile, & qui éloignent de leur Communion ceux qui sont d'un sentiment contraire; mais a l'égard des Chrétiens qui n'admettent d'autre moien d'arriver au salut que celui que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont prescrit dans l'Evangile, & que chaqu'un y peut trouver; l'on peut en toute sureté, & l'on doit même participer avec eux à l'Eucharistie si l'on est véritablement ataché à l'Évangile. Car il y a une grande différence entr'eux, & les autres dont nous avons parlé ci-dessus; puisque tous ceux qui sont appellés, & qui participent à la même Table reçoivent tous également les Livres du Nouveau Testament comme la seule & unique Régle de la foi & des moeurs, à laquelle ils veulent conformer toutes leurs actions; qui n'admettent aucune Idolatrie, & ne regardent pas comme Ennemis ceux qui reçoivent quelque Dogme qu'ils n'adoptent pas eux-mêmes. Il est certain qu'on ne doit pas communier avec ceux qui veulent forcer les autres à recevoir leur Doctrine, ou leurs sentimens particuliers; qui adorent d'autre Divinité qu'un seul & vrai Dieu Pére, Fils & S. Esprit; qui prouvent par leurs Oeuvres, qu'ils s'embarassent peu de Préceptes de l'Évangile; qui reconnoissent d'autre moien de salut que ceux qui sont marqués dans les Livres de l'Alliance éternelle; mais ceux qui ont des sentimens contraires & qui en fournissent les preuves méritent qu'on s'unisse à eux, & qu'on les préfere à tous les autres. Il n'y a point[29] d'homme ni d'Ange même capable de prescrire au Chrétien un nouvel Evangile comme l'objet de sa Foi, & c'est cet Evangile qui le rend vrai Disciple de Jésus-Christ, lorsqu'il s'atache à sa seule Doctrine; qu'il lui obéït autant que la foiblesse humaine le peut permettre; qu'il adore un seul Dieu, qu'il aime son Prochain comme soi-même, & qu'il conforme ses actions aux Régles de la tempérance & de la sobriété. Si l'on retranche quelque chose de ce que nous venons de marquer, l'on tronquera les Loix de l'Alliance dont personne ne peut dispenser que Dieu seul; si l'on y ajoûte, c'est un joug inutile que personne n'a droit d'imposer aux Chrétiens. Dieu seul, souverain Arbitre du salut éternel, est le souverain Législateur de qui les Chrétiens peuvent recevoir la Loi.

Note 27:[ (retour) ] Comme un signe de paix. Voi. I. Cor. X. 16. 17. où après avoir parlé du Calice, & du pain de l'Eucharistie dont plusieurs sont participans, il ajoûte, quoi que nous soyons plusieurs, nous ne sommes qu'un seul pain & qu'un seul corps; car nous participons tous à un seul pain. Paroles qui prouvent que l'Eucharistie est un signe d'union entre les Chrétiens, comme l'on judicieusement remarqué les plus célèbres Interprétes.

Note 28:[ (retour) ] Participer à l'Eucharistie. Grotius a été du même sentiment comme il paroît par un petit Livre qui a pour titre. Si l'un doit toûjours participer aux signes, où il traite des raisons qu'on peut avoir de ne pas communier. Tom. 4. Oeuv. Theol. p. 511.

Note 29:[ (retour) ] Il n'y a point d'homme. Voi. la Not. sur. §. I.

On pourroit nous demander par quel titre ces Assemblées Chrétiennes, dont nous venons de tracer le portrait, sont distinguées des autres; mais il ne s'agit pas ici d'une dénomination particuliére: le Lecteur doit être persuadé que par tout où il trouvera les Principes que j'ai établis, ce sont les Assemblées que j'ai eu en vue; partout où sera cette seule & unique Régle de la Foi, & cette liberté de Conscience dont j'ai parlé, qu'il s'assure que c'est là le véritable Christianisme, sans s'atacher à aucun nom particulier, ce qui ne fait rien à la chose. Je croi qu'il y en a plusieurs de ce caractére, & je demande à Dieu de tout mon coeur qu'il les augmente de jour en jour, afin que son Royaume vienne & soit étendu dans toutes les parties du Monde; que tous les hommes lui obéïssent, & ne rendent hommage qu'à lui seul.