Mais avant de s'arrêter sur ce sujet à aucune conjecture, il faut établir que Dieu a résolu de créer [20]les hommes libres, & de leurs conserver cette liberté jusqu'à la fin, c'est-à-dire qu'ils ne fussent pas tellement bons, qu'ils fussent contraints & nécessités de l'être toûjours, ni tellement mauvais qu'ils succombassent sous le pois des crimes, sans jamais s'en réléver; mais il les à créés changeans variables & inconstans afin qu'ils pussent passer alternativement du crime à la vertu & de la vertu au crime avec plus ou moins de facilité, selon que leurs habitudes pour le bien ou le mal auront été plus ou moins fortes. Le Peuple Juif nous fournit la preuve de cette vérité, que les Chrétiens confirment chaque jour par expérience. Les uns & les autres n'ont été contraints par aucune force insurmontable de pratiquer la vertu ou le vice; ils n'étoient conduits & dirigés que par les Loix qui promettent des récompenses aux gens de bien, & des punitions aux méchans, auxquelles Dieu joignoit des motifs pour les encourager à la pratique de la vertu, & les détourner du vice, quoiqu'ils aient toûjours été libres d'obéïr, ou de désobéir à Dieu, ce qui est justifié par l'expérience, puisqu'ils ont toûjours été bons ou mauvais lorsque la Loi de Dieu leurs prescrivoit également la pratique de la vertu, & leur deffendoit également le vice. Jésus-Christ nous a fait connoître que la même chose arriveroit parmi les Chrétiens, comme on le peut conclure des deux Paraboles qu'il a raporté[21] l'une de la Zizanie que l'homme ennemi a semé & qui est crue avec le bon grain & [22]l'autre du filet jetté dans la Mer & dans lequel se trouvent de bons & de mauvais Poissons, pour montrer que dans le Corps extérieur de l'Eglise il y auroit un mélange de bons & de mauvais Chrétiens, ce qui prouve qu'il a parfaitement connu les maux qui devoient arriver dans l'Eglise. S. Paul n'a-t-il pas averti les Corint. [23]Qu'il falloit qu'il y eût des hérésies, afin que l'on découvre parmi vous ceux qui sont dignes d'être approuvez? [24]Et s'il n'y avoit point eu de disputes & que tous les Chrétiens se fussent unanimement accordés sur la Doctrine, il n'y eût point eu d'occasion de choisir, & de pratiquer cette vertu, qui fait préférer la Vérité à toutes choses. La Sagesse de Dieu brille donc avec éclat sur ce sujet, puisqu'il fait tirer la vertu du milieu même des vices.
Note 20:[ (retour) ] Les hommes libres. Toute l'Antiquité Chrétienne n'a eu qu'un même sentiment sur ce sujet. Voi. Justin Mart. Apol. I. Chap. LIV. & LV. Iren. Liv. IV. Chap. IX. & XXIX. sur la fin Chap. LXXI. & LXXII. Orig. dans son Livre intitulé de Philocalia Chap. XXI. Euseb. Prep. Evang. Liv. VI. c. VI. & d'autres dont Denis Petau raporté les sentimens, au I. Tom. Dogm. Theol. Liv. VI. Chap. VI. l'on trouve encore plusieurs choses sur le même sujet Tom. III. Liv. III. IV. & V.
Note 21:[ (retour) ] L'une de la Zizanie. Matt. XIII. 24. & suiv.
Note 22:[ (retour) ] L'autre de filet. Mat. XIII. 47. & suiv.
Note 23:[ (retour) ] Qu'il falloit qu'il y eût. I Cor. II. 19. Car il faut qu'il y ait des hérésies entre vous, afin que ceux qui sont dignes d'approbation soient manifestés entre vous, c'est-à-dire qu'en considérant les hommes tels qu'ils sont, il faut, s'ils ne deviennent pas meilleurs, qu'il s'éléve au milieu de vous des Sectes qui distinguent les bons des mauvais, pendant que les premiers se trouveront unis à la Vérité & à la charité; & que les autres marcheront à travers champs. Voi. Matt. XVIII. 7.
Note 24:[ (retour) ] S'il n'y avoit point eu &c. Nous nous sommes étendus sur l'explication de ce sujet dans nôtre Histoire Ecclésiastique. Siec. I. an. 83. &c.
Mais si l'on dit [25]comme font quelques uns qu'il eût été plus à propos que cette vertu n'eût jamais été pratiquée, que de voir régner des vices qui lui sont contraires, qui ont produit tant de crimes, tant de malheurs & de calamités parmi les hommes, & seront suivis des chatimens les plus rigoureux; nous répondons que ces Maux quelque grands qu'ils paroissent, n'ont pas empêché Dieu de donner des preuves autentiques de sa puissance en créant des êtres libres. Sans cela, aucune Créature n'eût connu sa liberté; Dieu même, quoique Souverainement libre, n'eût jamais été regardé comme tel, si par un effect de sa toute-puissance, il n'eut empreint dans l'esprit des hommes cette idée qu'ils ne se fussent jamais formée par la contemplation de ses Oeuvres. On ne lui eût même rendu aucun Culte, si l'on eût cru qu'il agissoit, non par une bonté souverainement libre, mais par contrainte & une nécessité indispensable de faire ce qu'il faisoit; & s'il eût reçu quelques homages, la liberté n'y eût point eu de part. On ne peut donc comparer les maux de cette vie, ni même de celle qui est à venir, avec un aussi grand mal que l'ignorance de Dieu, & l'anéantissement de la vertu; & si ces choses nous paroissent incompréhensibles & nous font de la peine, nous devons penser que Dieu qui est très-bon, très-juste, très-puissant & très-sage ne peut agir que d'une maniere conforme à ses perfections divines & infinies; qu'il trouvera facilement le moien d'éclaircir nos doutes, de résoudre nos difficultés, & justifier sa conduite, en montrant à toutes les Créatures intelligentes qu'il n'a fait que ce qu'il devoit faire. En attendant ce grand jour qui fera disparoître les ténèbres de l'ignorance, il a voulu donner des preuves de toutes ses vertus, pour nous engager à mettre en lui toute nôtre confiance, & à regarder ses Oeuvres dans des veues de justice & d'équité.
Note 25:[ (retour) ] Comme font quelques-uns. Pierre Bayle a produit cette objection ornée d'un faux brillant, & soutenue de tous les artifices que la Rhétorique peut fournir. Nous l'avons réfutés dans quelques volumes de nôtre Bibliothèque choisie, & principalement dans le IX. X. XI. & XII. composé en François.
Nous pourrions ajoûter ici plusieurs choses, mais elles nous éloigneroient de la fin que nous nous sommes proposés, en nous engageant dans une discussion qui ne convient pas ici.
§. IX. Que ceux là professent & enseignent la plus pure Doctrine de Jésus-Christ, qui ne proposent pour Regle de la foi, de l'espérance & des moeurs que les choses dont tous les Chrétiens sont d'accord.