§. XIII. Exhortation à tous les Chrétiens divisés de sentimens de n'exiger les uns des autres la créance d'aucun Point de Doctrine, que de ceux dont chacun connoit la certitude par la lecture du Nouveau Testament, & qui a toûjours fait l'objet de la Foi.

Les choses étant comme nous les avons raportées, nous ne pouvons trop exhorter les Chrétiens de se souvenir que ce que nous avons dit renferme toute l'essence de la Religion Chrétienne dont la Vérité peut être prouvée par les Argumens de Grotius, & qu'il ne s'agit pas de Points de dispute que chacun conteste de part & d'autre, & qui ont enfanté tant de maux: puisqu'on ne peut persuader à personne, qui aura lu & médité avec attention & respect le Nouveau Testament, qu'il y ait un [33]autre Législateur que Jésus-Christ des Loix duquel dépende l'Éternité du Salut; ceux qui seront convaincus de ces Vérités, ne pourront jamais obtenir d'eux-mêmes, d'admettre ou regarder comme nécessaire au Salut & essentiel à la Foi ce qui ne sera pas fondé dans la Doctrine de Jésus-Christ & des Apôtres, soit qu'il le regarde comme vrai, ou qu'il croie lui être contraire. C'est pourquoi le meilleur & le plus éficace ce de tous les moiens qu'on puisse employer pour terminer les disputes, c'est de n'obliger personne à croire que ce qu'il connoit certainement être révélé; & l'on ne doit pas craindre les inconveniens qui en pouroient arriver, puisque l'Expérience démontre que dans la durée de tous les siécles qui se sont écoulés depuis Jésus-Christ jusqu'à nous il n'y a pas eu un homme de bon sens qui ait rejetté les Points essentiels de la Doctrine Chrétienne que nous avons raportés. Si l'on ne demandoit que cette seule chose [34]& qu'on voulût se fixer sur ce qui est essentiel à la Foi, les disputes seroient bientôt terminées, & les autres Points, dont on ne conviendroit pas unanimement, ne regarderoient plus le corps entier des Églises, mais les particuliers qui agissant chacun selon les lumieres de leur Conscience, en doivent un jour rendre compte à Dieu: s'ils pouvoient se persuader qu'ils sont tous d'accord sur les Points fondamentaux de la Religion, comme cela est vrai, & qu'ils se tolérassent mutuellement sur le reste, sans employer la violence ou de lâches & d'indignes artifices, pour attirer les autres dans leurs sentimens, & les astreindre à leurs Culte; c'est en quoi consisteroit la paix qu'on peut espérer sur la terre. [35]L'ignorance des hommes, soutenue & fortifiée des préjugés qui les aveuglent, ne doit pas faire espérer à une personne sage & prudente de pouvoir les réunir tous dans un même sentiment, soit qu'on y emploie la violence, ou qu'on les convainque par les raisons les plus solides. Les Esprits les plus éclairés, & les coeurs les plus nobles n'ont jamais approuvé la violence, qui est le ministre de mensonge, & non pas de la Vérité; & les Savans qui se laissent souvent éblouir par de fausses lumieres, ou aveugler par les préjugés de l'éducation, & d'autres motifs particuliers, connoissent assés le poids des raisons qu'on leurs propose; ce qui rend inutile la violence qu'on leurs voudroit faire pour les forcer d'agir ou de parler contre leurs consciences. Que ceux qui sont chargés du Gouvernement de l'Église soient contens qu'on croie à l'Évangile, & qu'on établisse ce Point de Foi, comme ce qu'il y a de plus essentiel, qu'on observe ses Préceptes, & qu'on espére le Salut de la fidélité avec laquelle on observera ses Loix, alors tout sera dans l'ordre; mais pendant qu'on fera un mélange des Traditions humaines avec la Révélation, & qu'on voudra unir les choses douteuses avec celles qui sont certaines, les disputes ne finiront point, & il n'y aura aucune espérance de paix que tous les gens de bien & qui ont de la piété doivent demander à Dieu de tout leurs coeur, contribuant à la procurer par tous les moiens dont ils sont capables.

Note 33:[ (retour) ] Un autre Législateur. Les paroles de S. Jaq. IV. 12. sont formelles sur ce sujet; nous les avons citées au §. 5. avec d'autres qui s'y raportent. De plus la chose parle d'elle-même, puisque les Chrétiens étant divisés par des sentimens contraires, personne ne voudra se soumettre aux raisons du Parti oposé.

Note 34:[ (retour) ] Cette seule chose. Ce fut le sentiment du Jaques I. Roi d'Angleterre, si nous en croions Casaubon, qui dans la réponse aux Lettres du Cardinal du Perron à la 3. Observ. p. 1612. nous raporte ces paroles. Le Roi croit qu'il n'y a pas un grand nombre de choses nécessaires au Salut, c'est pourquoi sa Majesté se persuade que le meilleur & le plus court moien pour établir la paix & l'union, c'est de séparer avec precision les choses qui sont nécessaires de celles qui ne le sont pas, & d'emploier tous ses soins pour convenir des choses qui sont absolument nécessaires, accordant une entiére liberté sur celles qui ne le sont pas.

Note 35:[ (retour) ] L'ignorance des hommes. Hilaire a pensé très-juste, lorsqu'il a dit sur la Trinité Liv. 10. N. 70. Dieu ne nous a point appellez au Salut & à la Vie éternelle par des questions épineuses & difficiles; il ne veut point nous attirer à lui par les traits d'une Éloquence mondaine: ce qu'il nous prescrit pour arriver à l'Éternité est également absolu & facile, c'est de croire que Dieu a résuscité Jésus-Christ des morts & le reconnoître & confesser pour notre Seigneur.

LIVRE

Contre l'indifférence des Religions

par Mr. LE CLERC.

§. I.