uiconque a dit le premier[1] qu'il y avoit une Alliance immuable entre l'Esprit de l'Homme & la Vérité d'où les effects sembloient dépendre, quoique souvent interrompus par les Passions & les changemens des hommes, sans cependant jamais se séparer, paroît avoir voir pensé très-juste. Car il n'y a personne qui veuille être trompé, & qui n'aime mieux connoître la vérité des choses que d'être dans l'erreur à leur égard lors qu'elles sont importantes, & même quand elles ne consisteroient que dans une simple contemplation. Nous aimons naturellement le vrai, & nous haïssons l'Erreur, de sorte que si nous connoissions le chemin qui conduit a la Vérité, nous le suivrions sans contrainte; c'est pourquoi tant de grands hommes ont immortalisé leur mémoire en emploiant toute leur Vie à la recherche de la Vérité. Il y en a eu une infinité, & il s'en trouve encore aujourd'hui parmi les Physiciens, & les Géomètres qui se sont donné des peines inconcevables pour la découvrir; [2]& qui ont avoué n'avoir jamais goûté de plaisir plus sensible & plus doux, que lors qu'après de longues & pénibles recherches, ils ont enfin trouvé le vrai. Nous regardons même la connoissance & l'amour de la Vérité, comme un des plus glorieux Privileges qui distinguent les hommes des Animaux.
Note 1:[ (retour) ] Quiconque a dit le premier. Jean Smith dans ses Diff. imp. à Lond. en 1660. Augustin Sorin. 140. sur les paroles de l'Évang. de St. Jean. Tom. S. Col. 682. Tout homme cherche la Vérité & la Vie, mais chaqu'un n'en trouve pas le chemin; & au même serm. 140. Col. 726. l'Esprit hait l'Erreur, & l'on peut comprendre le degré de la haine qu'il lui porte, puisque la joie de ceux qui ont l'esprit troublé, est un sujet de compassion qui fait pleurer les sages. Si l'on proposoit le choix de ces deux choses: Voulez vous être dans l'Erreur, ou suivre la Vérité, il n'y a pas un homme qui ne prît les dernier parti.
Note 2:[ (retour) ] Et ont avoué n'avoir jamais goûtés de plaisir. Voi. la Vie de Pythagor. par Diogene Laërce Liv. I. 12.
Mais comme chaque Vérité n'est pas de la même importance, qu'il y a certains Dogmes Théoriques que nous négligeons d'approfondir, parce qu'ils ne pourroient nous procurer aucun avantage, ou du moins très-peu; & que leur recherche semble ne pas mériter tant de peines; il y en a d'autres qui sont si importans que nous consacrons de bon coeur nos soins les plus assidus & nos travaux les plus redoublés pour les connoître; tels sont ceux qui nous enseignent les moiens de couler nos jours dans la paix, le bonheur & la tranquilité, ce que tous les hommes estiment & recherchent avec ardeur & empressement. Si nous joignons à une vie bien réglée & heureuse (car ce qui est bon, c'est-à-dire conforme à la Vérité doit toûjours être regardé comme heureux) le bonheur éternel qui doit suivre cette vie si courte, ce que tous les Chrétiens dans toutes les Communions différentes font profession de croire; l'on avouera que la connoissance des moiens moiens par lesquels on y peut parvenir mérite toute nôtre étude, nos recherches & nôtre application.
§. II. Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par conséquent l'on doit emploier tous ses soins à la connoître.
Nous ne parlons point ici à ceux qui méprisent toute sorte de Religions & nous n'avons rien à leur dire; le célèbre Grotius les a si solidement réfutés dans l'Ouvrage dont nous avons parlé ci-dessus, qu'il n'y a point d'homme qui cherche la Vérité, qui puisse, après l'avoir lu, révoquer en doute qu'il y a un Dieu qui veut être honoré des hommes, & qu'ils lui rendent le Culte que Jésus-Christ a établi, promettant à ceux qui le serviront de cette maniere la félicité éternelle après cette vie fragile & périssable.
Sur ce principe, personne ne peut douter que la Religion ne soit de la derniere importance, & que se trouvant plusieurs Assemblées de Chrétiens différens dans leurs Dogmes, on doit s'appliquer à connoître celle qui est la plus conforme à la Doctrine & aux Préceptes de Jésus-Christ. On ne peut pas les regarder toutes dans le même point de vue, & les considérer comme étant égales, puisqu'il y en a plusieurs si différentes dans la Doctrine & dans le Culte, qu'elles s'accusent réciproquement des Erreurs les plus monstrueuses, & du Culte le plus corrompu; qu'il y en a même quelques-unes qui excluent les autres du Salut éternel. Si la chose étoit vraie, il faudroit s'en séparer d'abord pour s'atacher à ceux qui se disent véritablement Chrétiens, & qui objectent à leurs Adversaires des Points si essenciels. Car il ne s'agit pas simplement de cette vie fragile & mortelle, sujette à une infinité de maux, de chagrins & de traverses dans quelqu'état qu'on soit placé; mais il s'agit des supplices dont Dieu menace ceux qui ne croiront pas à l'Évangile, & de la possession d'un bonheur éternel & infiniment parfait.
Cependant l'on trouve des hommes, qui à la vérité ne sont pas savans, & n'ont jamais lu ni médité l'Écriture, qui par conséquent ne connoissent point les sujets contestés entre les Chrétiens, & ne peuvent savoir qui a raison; ceux de ce caractére s'embarrassent peu d'entrer dans cette discussion, se persuadant qu'il est permis d'embrasser le sentiment, ou de pratiquer le Culte qu'on veut. La chose leur paroît indifférente quelque Communion Chrétienne qu'on suive, & dont on fasse profession. Nous ne parlons pas simplement du menu Peuple, mais il y a des Roiaumes où non seulement le Commun, mais les Grands & les premiers de l'État après s'être séparés de l'Église Romaine, y rentrèrent sous un nouveau Regne, & parurent ensuite les plus zélés à secouer son joug, lorsque le Gouvernement changea de face. Sous Henri VIII. Roi d'Angleterre, on fit plusieurs Ordonnances contre l'Église Romaine, non seulement par la seule autorité du Roi, mais du consentement des principaux Officiers de la Couronne, & des plus Grands du Royaume; & ceux même qui n'approuvoient pas les raisons de ce Prince souscrivirent cependant à sa volonté. Après sa mort, son fils Edouard VI. qui lui succéda, aiant embrassé le Parti de ceux qui s'étoient séparés de la Communion de Rome, ce que son Pére avoit déjà fait, & qui avoient établi des Dogmes condamnés par le Pape & ses Adhérans, les principaux du Roiaume firent une profession publique de la Religion du Roi. Edouard étant mort, Marie sa soeur, entièrement dévouée au Pape, monta sur le Thrône; l'on vit alors les Grands du Roiaume se joindre à la Reine & devenir zélés persécuteurs de ceux qui sous le Regne précédent avoient paru avec éclat & méprisé l'Autorité de Rome; après la mort de Marie, Elizabeth lui succéda, & qui aiant suivi les sentimens d'Edouard son frére affermit la Religion par un long Regne, & en posa des fondemens si solides, qu'ils lui servent encore aujourd'hui des base & de soutien.
Ceux qui liront l'Histoire de ce Siécle, verront que ces variations de la part des Grans du Roiaume ne peuvent avoir pour principe qu'une fausse persuasion que l'on peut également trouver le Salut éternel dans toutes les Communions Chrétiennes. J'avoue qu'on peut attribuer une partie de ces changemens à la crainte; mais quand je me représente le courage des Anglois, la constance & le mépris de la mort dont ils ont si souvent fourni des preuves, je croi facilement que l'atachement à la vie & l'indifférence de la Religion, principalement dans les Grands du Roiaume, ont été les mobiles de ces variations si sensibles.