Il n'est rien de si commun ni de si blâmable tout ensemble, que le peu d'aplication des Chrétiens à examiner les véritables fondemens de leur Religion; & que cette espèce de bonne foi mal-entendue avec laquelle ils continuent de croire des véritez, qu'ils ont embrassées avant que de savoir pourquoi ils les embrassoient. Si l'on y prend garde, on verra que l'un des derniers principes sur quoi repose leur persuasion, est à peu près le même que celui qui sert d'apui à toutes les fausses Religions, & qui est la source de la plûpart des erreurs, même de simple spéculation. Voici ce principe, Mes Ancêtres ont été dans cette créance: Or ils étaient trop habiles pour se tromper, & trop sincéres pour se vouloir tromper les uns les autres successivement: Donc j'ai raison de recevoir cette créance & d'y persévérer. Ce raisonnement fait pitié, je l'avoue, lors qu'il est dévelopé: & tel qui en sent la prétendue force, tant qu'il demeure dans les replis du coeur, & dans le rang des idées confuses, n'a garde de le reconnoître, lors qu'on le tire de là pour le mettre en son jour. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a rien de si ordinaire; qu'on le renconte en toutes sortes d'hommes, & sur toutes sortes de sujets, & qu'il est particuliérement assez commun en matière de Religion.

Remarquons cependant, à l'honneur de ceux qui font profession du Christianisme le plus épuré, que quoi qu'ils ne soient pas exempts de cette foiblesse, lors qu'ils s'agit de la vérité de la Religion Chrétienne en général, ils prennent un soin extrême de l'éviter par raport au Christianisme Réformé. Rien n'est plus édifiant que de voir parmi eux les enfans croître en la connoissance de leur Religion, à mesure qu'ils croissent en âge, & parvenir avec le tems à une certaine maturité, qui les rend capables de soutenir leur créance contre les Docteurs du Parti contraire.

Mais il faut reconnoître de bonne foi qu'ils ne font en cela que la moitié de leur tâche, & qu'en s'accoutumant à suposer la divinité des Livres dont ils se servent si bien contre les Communions ennemies de celle où ils sont nez, ils s'acoutument aussi à négliger de connoître les preuves de cette divinité. La raison de cette négligence est claire. Si la Providence eût permis qu'il y eût des Sociétez de Libertins & d'Athées, distinctes des Sociétez Chrétiennes, il est certain que l'oposition auroit produit à cet égard son éfet ordinaire. Le besoin où chaque Chrétien auroit été de trouver des armes, tant pour ataquer que pour se défendre, lui en eût bien tôt fait chercher. Mais dans l'état où sont les choses, la timidité qu'inspirent des sentimens qui choquent la créance universelle, & apuyée même du bras séculier, oblige les ennemis de nos Véritez à se cacher sous le voile de la profession du Christianisme. Si quelquefois ils se produisent, ils le font ou avec si peu de ménagement, & une si grande éfronterie, qu'il ne paroissent pas même vouloir faire des Sectateurs; ou d'une maniére si circonspecte & si mistérieuse, que le commun des Chrétiens ne les comprend pas, ou n'opose à leur témérité, dés qu'ils viennent à l'apercevoir, que l'horreur & le mépris.

S'il a plu à Dieu de ne nous pas mettre tout à fait dans cette triste nécessité de nous atacher à l'étude des principes du Christianisme, il en naît d'ailleurs une si pressante de la nature même de la Religion, de la conduite de Dieu dans la Révélation, & des inconvéniens dont l'ignorance de ces principes pourroit être suivie, qu'il est étrange qu'on ne sente pas cette nécessité, ou qu'on la sente si inutilement.

La Religion étant la chose du monde la plus conforme à la droite Raison, il est juste aussi de la croire sur des principes raisonnables. De plus, c'est très-mal répondre aux soins que la Sagesse divine a pris d'y répandre tant de lumière, de ménager avec tant d'art les degrez de la Révélation, que les premiers conduisent aux derniers, & les prouvent invinciblement: de déployer si à propos la force du pouvoir divin pour en autoriser les premiers Ministres; de fournir, en un mot, tout ce qui pouvoit afermir la créance que c'est Dieu même qui parle: C'est, dis-je, très-mal répondre à ces soins si dignes de Dieu que de ne faire que peu ou point d'atention à ces illustres caractéres de sa Parole, de n'en pas pénétrer le but, & de ne pas travailler à les munir contre les exceptions de l'Impiété.

En vérité, l'on a de la peine à comprendre que l'esprit de l'homme, toûjours inquiet, jusques dans les moindres choses, toûjours curieux pour les grandes, toûjours en défiance contre les nouveautez, surtout si elles lui imposent quelque joug, demeure néanmoins dans une si grande indolence à l'égard des véritez de la Religion. Cet esprit qui, lors qu'il agit avec quelque raison, ne se soumet jamais à une autorité gênante, & ne se laisse jamais éfrayer par de grandes menaces ni flatter d'espérances un peu extraordinaires, sans en avoir quelque motif: Cet esprit ne se demandera-t-il pas enfin à lui-même, mais qui m'a soumis aux Loix de cette Religion que je professe? N'aurois-je point cru un peu trop légèrement ceux de qui je la tiens? Quelle certitude ai-je que ses menaces ne sont pas vaines? Qui me sera garand de l'acomplissement de ses promesses?

Il le fait sans doute, dira-t'on, & il s'est bien tôt répondu, que sa soumission, ses craintes, & ses espérances sont fondées sur l'autorité de Dieu qui lui en révèle les objets. J'avoue que cette raison est bonne, mais ce n'est pas proprement une derniére raison. Qu'on presse ce Chrétien, & qu'on lui demande les preuves en vertu desquelles il se persuade que Dieu est l'auteur de cette Révélation, on verra qu'il les ignore, ou qu'il ne les connoit que très-imparfaitement.

Distinguons pourtant ici deux sortes de preuves. Les unes consistent, dans des raisonnemens qui vont à établir la certitude des principaux Faits que l'Écriture contient; dans l'harmonie des deux parties de la Révélation: dans le juste & précis acomplissement des Oracles qu'elle renferme; dans la qualité des premiers témoins des événemens miraculeux qui y sont raportez. Les autres se tirent de diverses réflexions, sur la simplicité du stile, jointe à une majesté qui n'a rien d'humain; sur la sublimité des Dogmes; sur l'excellence de la Morale, & sur le raport de toutes les parties de la Révélation à tous les besoins de la conscience. Les unes & les autres peuvent être un sujet de raisonnement, & devenir, étant bien éclaircies, des motifs de conviction par raport aux Incrédules mêmes. Cependant il est certain que les derniéres ont ces deux caractéres particuliers, I. Qu'elles sont encore plus l'objet du sentiment que celui de la réflexion & du discours, & que toute divine qu'est leur force, il est bien dificile de la faire passer dans les coeurs qui n'ont point encore été ébranlez par les premiéres, 2. Que ce sont elles, pourtant qui font le véritable fidèle, & qui le distinguent le mieux de ceux qui n'ont qu'une foi stérile, froide, & purement historique.

Cela posé, j'avoue que dans ceux qui sont véritablement persuadez de la Religion, cette persuasion ne naît pas seulement de ce préjugé dont j'ai parlé dès l'entrée, & qu'elle vient aussi de cette derniére sorte de preuves, que j'apelle preuves de sentiment. Mais, après tout, cela ne sufit pas. Outre qu'elles ne sont pas assez sures, lors qu'on ne veut que les sentir, & qu'on ne tâche pas à les aprofondir par le secours de la réflexion, on demeure toûjours par là dans une ignorance assez honteuse des preuves de la premiére espéce, & l'on néglige d'aquerir des connoissances utiles, capables de fortifier la foi, & d'afermir même les preuves de sentiment. De plus, où en seroit-on avec celles-ci, au cas que Dieu présentât quelque ocasion de défendre la Religion, ou de combatre l'Incrédulité? On rougiroit assurément d'en être réduit à dire, Quoi qu'il en soit, je sens qu'il faut que cela soit ainsi. Je ne puis pas bien vous déveloper pourquoi ma Religion me semble vraye. Mais j'en suis si pleinement convaincu, que je suis prêt à répandre mon sang plutôt que d'y renoncer. Cela ne ressembleroit-il pas assez à ce je ne sai quoi dont on a tant parlé, & par lequel un bel Esprit de ce tems a très-sérieusement prétendu définir la grace?

Ce n'est pas là le seul mauvais éfet de cette demi-science des principes de la Religion. On pourroit soutenir, sans donner dans le Paradoxe, qu'elle est capable de répandre sur la pratique même, d'assez mauvaises influences: ou que du moins, une connoissance entiére des preuves ne peut qu'y en répandre de très-heureuses. Que de Chrétien à Chrétien on entasse controverses sur controverses, quel sera l'éfet de toutes ces peines? Ordinairement plus de fermeté dans la Communion particuliére où l'on est né, mais souvent plus d'animosité contre ceux qu'on regarde comme errans, & plus de présomption de sa propre capacité. Pour la sanctification, il ne paroît pas que cela contribue fort à l'avancer. Mais que par une méditation sérieuse on entre dans l'étude de la vérité de l'Écriture, & des raisons qui la prouvent, quel sera le fruit de ce travail? Une persuasion plus vive & plus forte que c'est Dieu qui y parle: que par conséquent rien n'est plus certain que les promesses & les menaces qui y sont faites, rien plus auguste & plus inviolable que les Loix qui y sont prescrites. Et n'est-ce pas là le premier & le plus universel Principe de la Morale, & celui dont l'afoiblissement est le plus propre à ralentir l'Homme, & à le jetter dans la négligence & dans le relâchement?