Enfin, la foi du commun des Fidéles, qui roule sur un certain sentiment, raisonnable à la vérité, mais un peu confus, est de tems en tems sujette à des ébranlemens qui naissent, ou de la trop grande sublimité & de la spiritualité de son objet; ou de l'inconstance naturelle à l'ame, qui a beaucoup de peine à se tenir sur un certain point fixe; ou de quelque persécution, qui ne porteroit peut-être pas le Chrétien à embrasser les opinions de ses Persécuteurs, mais qui faisant prévaloir le sentiment vif & distinct des peines ou des récompenses sur le sentiment confus de la vérité du Christianisme, pourroit bien le porter à ne plus rien croire du tout. Il faut avouer qu'en ces trois cas-là, le sentiment peut soufrir de grandes défaillances, & que le moyen le plus sûr de le réveiller, c'est d'apeller à son secours ces autres preuves de réflexion & de raisonnement. Ce sont elles qui ont établi la Religion Judaïque. C'est par elles que le Christianisme s'est produit pour la première fois dans Jérusalem, & s'est répandu de là dans tout l'Univers. C'est donc à elles à le défendre dans le coeur des Fidèles, lors qu'il y est combatu ou par leur foiblesse, ou par leur inconstance, ou par la malice des hommes.
Il n'est pas dificile de voir où tendent ces réflexions, C'est d'un côté, à exciter puissamment les Chrétiens à une étude si nécessaire & si négligée, & à leur faire naître l'envie d'être aussi raisonnables dans la chose du monde la plus importante, qu'ils le sont dans les plus indiférentes & les plus communes. Mais d'autre côté, elles nous mènent à rendre justice à ceux qui nous ayant prévenu dans cette étude, nous ont bien voulu faire part de leurs lumiéres; à les écouter favorablement, & à profiter de leurs travaux.
Et que l'on ne craigne pas de s'engager par là dans une trop longue étude. Jamais sujet aussi digne d'être traité n'exerça moins l'esprit des Savans. Le dénombrement des Livres qui ont été faits sur cette matiére, ne seroit pas fort dificile à faire; & à peine notre Langue, si fertile en productions d'esprit & de science, en fournit-elle cinq ou six. Cette stérilité peut venir de deux principes tout opposez; ou d'une crainte scrupuleuse de donner prise à l'Incrédulité, en montrant à nud les fondemens de la Religion; ou, ce qui arrive plus souvent, d'une si grande confiance sur l'évidence de ses preuves, que l'on ait cru que l'industrie n'y pouvoit rien ajouter: sentimens presque également faux & excessifs.
Quoi qu'il en soit, l'Eglise semble n'avoir pris cette matiere à coeur, que quand ses Ennemis l'y ont forcée. Lors que le Christianisme, parfaitement établi sur les ruines de la Religion Payenne, n'eut plus d'ennemis à combatre, on vit tout d'un coup cesser ces disputes, ces Apologies, & tels autres Écrits que l'Eglise naissante & persécutée avoit mis en usage avec tant de succès. Délivrée de ces Ennemis, il lui en naquit d'autres de son propre sein. La corruption des moeurs, l'obscurcissement des Véritez, l'introduction des erreurs lui furent, & lui ont toujours été depuis cela, une matiére de combats & de triomphes. Trop heureuse, au milieu de ces désordres, si elle se fût souvenue de n'employer contre ses Enfans révoltez, que les mêmes armes dont elle s'étoit servie jusques là contre ses Ennemis; & si, par une funeste imitation de la fureur des Payens, elle n'eût pas joint aux voyes de raisonnement & de discussion, ces mêmes voyes de fait qu'elle avoit si hautement désaprouvées, & dont elle avoit si bien fait voir l'injustice!
Il ne faut pas douter que dans ce progrès de corruption & d'erreurs, la malice du coeur n'en ait souvent précipité plusieurs dans le Libertinage & dans l'Athéisme. Mais on peut dire que c'étoit plûtôt un libertinage de moeurs que de créance, ou du moins d'une créance qui cherchât des raisons pour s'apuyer. Il y avoit sans doute beaucoup de ces Insensez, qui disent en leur coeur, Il n'y a point de Dieu: mais il ne paroît pas qu'il y en eût beaucoup qui le dissent dans leur esprit. La dépravation ordinaire du coeur ne va pas là. Pour franchir ce pas, il faut un degré de malice qui n'apartient pas à tous les siécles, il faut un certain tour & une certaine mesure d'esprit assez extraordinaires. Lors qu'il s'agit d'ataquer des Véritez ou obscures, ou peu importantes, & ausquelles personne ne prend intérêt, il n'est besoin pour y réussir, que d'un degré fort médiocre d'esprit & de hardiesse. Mais il faut beaucoup de l'un & de l'autre, pour entreprendre de ruiner dans son coeur, & dans celui des autres hommes, des sentimens & des notions, que la Nature, que la Conscience, que le consentement des Peuples, qu'une Religion enfin aussi ancienne que le Monde, établissent unanimement; ou pour tâcher de détruire une Religion, qui, outre ces apuis généraux, en a d'autres qui lui sont particuliers, & qui sont si fermes que ni la fureur ni l'artifice, n'ont fait après mille éforts, que les rendre encore plus inébranlables.
De si étranges excès sembloient donc être réservez à nôtre siècle: siècle dont on ne sauroit dire ni trop de bien ni trop de mal. En éfet il n'est pas facile de déterminer s'il a fait plus de progrès dans les choses qui perfectionnent l'esprit, que dans celles qui le corrompent. Toutes les Sciences & tous les Arts semblent avoir pris une nouvelle face. La seule Religion Chrétienne y a perdu. Ses divisions intérieures, & les ataques secrettes de plusieurs Esprits, beaux & heureux à l'égard d'autres objets, mais gâtez & perdus par raport à la Religion, ont bien balancé les conquêtes qu'elle a pu faire, soit dans l'Orient; soit dans l'Occident. Il étoit donc juste qu'à mesure que les Ennemis paroissoient, il parût aussi des Défendeurs, & que l'on n'abandonnât pas les foibles à ce sentiment confus, si peu capable de tenir contre l'artifice d'un Sophisme manié par des mains adroites. Il étoit même de la charité qu'on travaillât à ramener ces esprits égarez, & à leur rendre aimable une Religion qu'ils ne combatent, que parce qu'ils ne la connoissent pas.
C'a été l'une des vues de l'Illustre GROTIUS, dont le nom exciteroit la plus parfaite admiration qu'on puisse concevoir pour un homme, s'il ne réveilloit pas en même tems le souvenir de ses derniéres foiblesses.
Je ne m'étendrai pas sur le mérite de son Ouvrage. Ce seroit avoir mauvaise opinion du goût du Siécle, que de croire que 50 ou 60 ans eussent encore laissé quelque chose à ajoûter à sa réputation. Elle est si bien établie, que l'on peut hardiment dire du bien de ce Livre sans craindre d'exposer son jugement, & qu'on ne peut en parler foiblement sans se faire tort à soi-même.
Il me sufira de remarquer, qu'à peine une si belle matière pouvoit-elle tomber en de meilleures mains. Rien n'est plus satisfaisant à un coeur plein d'amour pour nôtre sainte Religion, que de la voir défendre par un homme en qui toutes les Sciences humaines se trouvent réunies dans le plus haut degré. On a beau faire, on ne se défera jamais entiérement du préjugé que forment, pour ou contre de certains sentimens, l'habileté & le mérite de ceux qui les soutiennent ou qui les combatent. Il est vrai que la Religion Chrétienne est en un sens la Religion des simples, des humbles, des enfans, & des pauvres en esprit. Mais il n'est pas moins vrai, que c'est aussi la Religion des prudens, des sages, & des parfaits. Il n'y auroit donc rien de plus capable d'ébranler la Foi, que de voir que dans ce double ordre de Savans & de Simples, où l'on peut ranger tous les hommes, le Christianisme n'eût en partage que ces derniers, & fût ou négligé ou rejetté par les autres. Ainsi c'est par une conduite infiniment sage, que la Providence atire dans le parti de la Religion ces deux sortes de personnes indiféremment; & que pendant que ces bienheureux Simples lui rendent témoignage par la sainteté de leur vie, & quelquefois par leur sang, cette même Providence suscite de tems en tems des personnes éclairées, des scribes bien apris, qui tirant du trésor de leur coeur des choses anciennes & nouvelles la défendent par la voye de la méthode & du raisonnement. Il semble qu'en Grotius, la Philosophie & l'érudition fassent hommage à nos Véritez, qu'elles les vangent de l'insolence & du mépris où l'abus de ces Sciences-là les expose quelquefois, & qu'elles servent même à établir le Christianisme.
L'érudition sur tout est une des parties les plus nécessaires à un Apologiste de la Religion Chrétienne. S'il ne faloit que la prouver positivement, le seul bon sens fourniroit pour cela des secours sufisans. Mais il faut outre cela répondre aux objections, qui sont les seules preuves des plus dangereux mêmes de nos Adversaires. Il faut abatre les fausses Religions, & faire de leurs ruïnes un trophée à la véritable. Or comment y réüssir que par la connoissance de plusieurs Langues, par la lecture des Auteurs des autres Religions, par une Critique tant sacrée que profane, & par une vaste Litérature?