XIV. Que l'on chicane tant qu'on voudra sur la certitude des histoires qui nous parlent d'événemens surnaturels & miraculeux; l'Histoire de la Religion Judaïque, & des merveilles qui lui servent de fondement, est au-dessus de toute exception. Cette Religion[5], quoique privée depuis long tems de tous apuis humains; quoi qu'en bute à la raillerie & aux mépris de toutes les Nations, a subsisté jusqu'à présent dans tous les endroits du du Monde où elle s'est répandue. Toutes les autres Religions, si vous en exceptez la Chrétienne, qui n'est autre que la Religion Judaïque amenée à sa perfection, sont tombées du même coup qui a renversé les Empires, dont la puissance leur servoit d'apui. C'est ce qui est arrivé à toutes les diférentes branches de l'ancien Paganisme. Et si le Mahométisme se maintient encore, ce n'est qu'à la faveur de l'Autorité souveraine. Si l'on recherche la cause de cette impression profonde & inefaçable, que la Religion Judaïque a faite dans le coeur de ceux qui la professent, on n'en trouvera pas d'autre qu'une Tradition certaine & constante, qui leur a apris de génération en génération les miracles que leurs premiers pères virent faire à Moyse & à Josué à leur sortie d'Égypte, & à leur entrée dans le Païs de Canaan. Sans cela, il n'est pas concevable qu'un Peuple qui a toujours eu un grand fonds d'obstination, & un extrême penchant à la désobéïssance, eût voulu se charger d'une loi qui l'acabloit par une multitude rebutante de Cérémonies & de Rites. Sur-tout[6], la Circoncision est quelque chose de si douloureux, & qui leur atiroit de si cruelles railleries de la part des Étrangers, qu'il n'est pas croyable qu'entre tant de cérémonies que l'esprit peut inventer, des hommes sages eussent pris celle-ci pour en faire le symbole de leur Religion, s'ils n'avoient été convaincus que c'étoit Dieu qui leur en ordonnoit la pratique.
Note 5:[ (retour) ] Cette Religion.... subsiste encore aujourd'hui. Joséphe dans son premier livre contre Appion nous a conservé un passage d'Hécatée, où cet Auteur parlant des Juifs qui étoient avant Alexandre, dit, «qu'ils étoient si atachez à leurs loix & à leurs coutumes, que ni le mépris outrageant que leurs Voisins faisoient d'eux, ni les mauvais traitemens des Rois de Perse & de leurs Satrapes, ni même les derniers suplices, ne les pouvoient obliger à y renoncer. Un autre passage du même Hécatée porte que du temps d'Alexandre, des Soldats Juifs refusèrent constamment d'aider à rebâtir le temple de Bélus. Joséphe dans la Réponse à Appion, liv. 2. conclut de cette fermeté des Juifs à conserver leurs loix au milieu de leurs malheurs & de leurs dispersions & malgré les menaces & les caresses des Rois étrangers, qu'il faloit bien qu'ils eussent été fermement persuadez de tout tems que Dieu en étoit l'Auteur.
Note 6:[ (retour) ] La Circoncision étoit quelque chose de si douloureux, & qui leur... &c. Philon.
2. Par la sincérité de Moyse & par l'antiquité de ses Livres
XV. Les Écrits de Moyse, qui nous ont conservé la mémoire de tant de miracles, ont des caractéres de vérité extrémement vifs & sensibles. Tous les Juifs qui ont été depuis ce grand Homme jusqu'à nous, ont toujours cru très-sincérement, que Dieu le leur avoit envoyé pour les conduire & pour établir leur Religion[M]. On ne lui voit ni passion pour la gloire, ni desir d'établir sa Maison. S'il fait des fautes, il veut bien les publier; s'il jouït de l'autorité suprême, c'est parce qu'il étoit seul capable de la manier. Mais d'ailleurs il ne travaille point à l'afermir dans sa famille, qu'il s'est contenté de confondre dans la foule des Lévites. Il laisse à d'autres l'honneur du Sacerdoce dont il auroit pu s'emparer. On ne remarque dans ses discours, ni cet artifice, ni ces maniéres flateuses & insinuantes, qui sont les couleurs ordinaires du mensonge; mais une simplicité inimitable, & une proportion merveilleuse avec les choses dont il parle. Joignez à cela qu'aucun autre livre ne peut disputer aux siens l'avantage de l'antiquité. Les Grecs mêmes, de qui les autres Peuples ont tiré ce qu'ils ont d'érudition, avouent qu'ils ont reçu d'ailleurs[7] l'invention de l'écriture. Et il est certain que le nom de leurs lettres, leur rang, & la figure qu'elles eurent dans les commencemens; ne sont autres que le nom, le rang, & la figure des lettres Syriaques & Hébraïques.[8] Les loix mêmes les plus anciennes des Athéniens, sur lesquelles celles des Romains furent ensuite formées, viennent manifestement des loix de Moyse.
Note M:[ (retour) ] Mais comment eût-il obtenu créance dans l'esprit des premiers Israëlites, si Dieu n'eût véritablement signalé sa Mission par tous ces prodiges qu'il a laissez par écrit? Certes il n'étoit pas possible qu'il jouât tout un grand Peuple. Mais quand il l'eût pu, il ne l'auroit pas fait. On le voit très-éloigné de tout ce qui peut porter un homme à la fourbe & à l'imposture. ADD. DU TRAD.
Note 7:[ (retour) ] L'invention de l'Écriture, Hérodote dans sa Terpsichore dit que «les Ioniens ayant apris des «Phéniciens l'usage des lettres, l'avoient retenu, quoi qu'avec quelques changemens; que c'est à cause de cela que les lettres Gréques sont nommées Phéniciennes.» En éfet Timon & Plutarque les apellent ainsi. Ce dernier dit aussi qu'Alpha signifie un boeuf dans la langue Phénicienne, ce qui est vrai. Eupoléme dans son livre des Rois de Judée, dit «que Moyse a été le premier de tous les Sages, & que ce fut lui qui enseigna aux Juifs l'invention des lettres, laquelle passa ensuite de ce peuple aux Phéniciens»; & il est vrai que le plus ancien Hébreu étoit le même ou presque le même que le Phénicien. Il prononçoit, dit Lucien, certains mots inconnus tels que seroient des mots Hébreux ou Phéniciens. Chérilus dans les Vers qu'il a fait des Solymes[N] dont il posoit la demeure auprès d'un lac, qui est à ce que je crois le lac Asphaltite ou la mer morte, dit qu'ils parloient Phénicien. Cela se recueille aussi de cette scéne de Plaute qui est en langue Punique. Non seulement la langue des anciens Israëlites étoit la même que celle des Phéniciens, mais ils se servoient aussi des mêmes lettres, comme l'ont prouvé Joseph Sealiger, & Gérard Vossius.
Note N:[ (retour) ] Rochart Liv. I. des Colonies des Phéniciens, Ch. 6. fait voir que Josephe s'est trompé; & que ces Solymes dont Chérilus parle ne sont pas un peuple de Judée; mais de l'Asie Mineure dans le voisinage de la Lycie.
Note 8:[ (retour) ] Les lois mêmes les plus anciennes des Athéniens &c. Telle est la loi touchant le voleur de nuit, & celle qui ordonnoit qu'un homme venant à mourir sans enfans, son plus proche parent épouseroit sa veuve. Sopater, Térence, & Donat, font voir que c'étoit là une loi des Athéniens. Ces Peuples avoient aussi pris de la fête des Tabernacles la coutume de porter des rameaux dans une de leurs solemnitez. A l'imitation du souverain Sacrificateur des Juifs, leur Pontife étoit obligé par les loix d'épouser une fille vierge & citoyenne. Enfin la loi qui ordonnoit parmi eux que lorsque deux ou plusieurs soeurs viendroient à mourir sans enfans ou sans frères, les parens du côté du père seroient héritiers, venoit aussi des Hébreux.
3. Par les témoignages des Auteurs étrangers.