XVI. Outre cela, on trouve dans les Écrits de plusieurs Auteurs Païens, beaucoup de choses conformes à celles que Moyse nous aprend, & qui ne pouvant être regardées que comme les restes d'une Tradition très-ancienne & très-universelle, sont fort propres à confirmer ce que cet Auteur a écrit. Ce qu'il nous dit de l'origine du Monde se trouve en substance, quoi qu'un peu déguisé,[9] dans les plus vieilles histoires des Phéniciens, que[P] Sanchionation avoit compilées, & [g] Philon de Biblos a traduites.[10] On en voyoit aussi quelques traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes & de Strabon;[11] & parmi les Égyptiens, selon le témoignage de Laërce & de Diodore de Sicile. Entre les Grecs,[h] Linus, [12] Hésiode[i], & beaucoup d'autres, ont parlé du Chaos, que quelques-uns ont réprésenté comme un grand oeuf[R]. Ils n'ont pas ignoré non plus, ni la création des animaux, ni celle de l'Homme; ils ont su qu'il a été formé à l'image de Dieu, & qu'il reçut de son Créateur l'empire sur les animaux.[13] Ovide, qui avoit pris tout cela des Grecs, l'énonce dans ses Métamorphoses d'une maniére fort aprochante des expressions de Moyse.[14] Épicharme [j] & les Platoniciens ont dit, que toutes choses avoient été faites par la parole de Dieu. C'est ce qu'on voit aussi dans l'ancien Auteur des[15] Vers ausquels on a donné le nom d'Orphiques [δόχημα. και όχημα.] non qu'ils fussent d'Orphée, mais parce qu'ils en contenoient les leçons & la doctrine. La lumiére du Soleil,[16] selon Empédocle[k], ne vient pas originairement de lui: il n'en est que le dépositaire, ou, comme a parlé un des Docteurs de l'ancienne Eglise, le réceptacle & le véhicule.[l] Aratus & Catulle[m] ont placé au-dessus des Astres le séjour de la Divinité,[n] Homére y a conçu une lumiére éternelle. Thalés[o], instruit dans la discipline des Phéniciens, de qui il étoit descendu, a enseigné que Dieu est le plus ancien de tous les Êtres comme n'ayant été produit par aucun autre, que le Monde n'est si Beau que parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, & que les ténèbres ont précédé la lumiére. Ce dernier point, qui se trouve aussi[17] dans les vers Orphiques, & dans Hésiode, nous aprend pourquoi[18] plusieurs Nations, qui retenoient inviolablement les vieilles coutumes, mesuroient plutôt le tems par les nuits que par les jours. Anaxagore a reconnu que toutes les parties du Monde ont été arrangées par une Intelligence suprême.[19] Aratus dit que les Etoiles ont été créées de Dieu.[20] Virgile marchant sur les traces des Philosophes Grecs, parle d'un Esprit universel répandu dans tout l'Univers, & qui est le Principe de la vie & du mouvement[21]. Hésiode, Homére,[22] & Callimaque, ont assuré que l'Homme avoit été formé de boue.[23] Maxime de Tyr avance que toutes les Nations s'accordent à reconnoître un seul Dieu auteur & maître du Monde. On peut dire aussi qu'elles ne se sont pas moins rencontrées, à reconnoître dans un septième jour quelque chose de plus que dans les autres: ce qui est un monument très-sensible de la création du Monde en six jours. Pour les Hébreux, cela est clair. A l'égard des Grecs, & des Latins,[24] nous l'aprenons de Joseph, de Philon, de Tibulle, de Clément Alexandrin, & de Lucien. Selon le raport de Philostrate de[25] Dion Cassius, & de Justin Martyr, les Indiens & les Celtes, anciens Peuples de l'Allemagne, de la Bretagne & de la Gaule, ont divisé le tems en semaines: ce qui prouve qu'ils conservoient la mémoire du repos qui suivit la Création. Et cela paroît aussi par les noms que ces peuples donnoient aux jours de la semaine.

Note 9:[ (retour) ] Dans les plus vieilles histoires des Phéniciens que Sanchoniaton avoit compilées & que Philon de Biblos a traduites. Voici un fragment de cet ancien Auteur qu'Eusebe a garanti de l'oubli en le citant dans sa Préparation Évangélique liv. 1. ch. 10. «La Théologie des Phéniciens établit pour premier principe du Monde un air ténébreux & spiritueux ou un soufle, un vent d'un air ténébreux & un Chaos envelopé d'obscurité: Que ces deux principes occupoient un espace infini, & que pendant un fort long tems, il ne furent séparez par aucune borne: mais qu'enfin l'Esprit étant devenu amoureux de ces principes qui lui apartenoient, il s'étoit mêlé avec eux: Que cette conjonction avoit été apellée desir ou amour: Que ce fut de là que naquirent toutes choses: Que pour l'Esprit il étoit sans commencement, & n'avoit été produit par aucune cause: Que la premiére chose qui provint de son union avec ces principes, fut Mot, par où quelques-uns entendent du limon, d'autres une putréfaction qui naît d'un mélange d'eau avec quelque autre substance: Que ce Mot avoit été la semence de toutes les Créatures, & la matiére dont elles ont été formées...... Que les Astres étoient dans ce limon comme dans un oeuf, & que ce limon qui renfermoit le Soleil, la Lune, les Étoiles, & [O]les grans Astres, fut ensuite illuminé. Tout le Monde voit le raport qu'a cette doctrine avec celle de Moyse. Dans l'une & dans l'autre on voit, I. une matiére informe & ténébreuse que Moyse appelle תהזם Tehom, abîme תחו & בהן Tohou & Bohou, terre sans forme & vuide; eaux & que Sanchoniaton nomme Chaos, avant qu'elle ait reçu du mouvement, & Mot, après qu'elle en eut reçu. On y voit, II. l'Esprit, auteur du mouvement, & qui tire de cette matiére tous les Êtres qui devoient composer l'Univers. III. On y voit même son action représentée par une même image, qui est celle d'une colombe qui couve un oeuf: car c'est là la force du mot מרהפת Merachépheth, que nous avons traduit, se mouvoir, comme l'a remarqué le Rabbin Salomon Jarchi. Or Sanchoniaton dit que les Astres étoient dans le limon comme dans un oeuf. C'est à cela que se raportent les passages suivans. Macrobe Saturnal. liv. 7. ch. 16. dit qu'un oeuf est un bel emblême du Monde. Les Vers Orphiques enseignent que le principe de la génération de toutes choses a été un oeuf, & dans Arnobe les Dieux Syriens, qui ne sont autre chose que les Astres, sont dits être nez d'oeufs. IV. Enfin on voit dans l'Auteur Phénicien aussi bien que dans Moyse, que la lumiére a précédé le Soleil. Dans la suite de ce fragment, il est parlé de βάαν Bâan & de κολπία Kolpia. Le premier est le בהן, Bohou que nous avons traduit, vuide; le second, par lequel Sanchoniaton entend le vent, est visiblement כדפיח Kol pi jah, la voix de la bouche de Dieu. Zenon qui étoit de Cittium, ville de Cypre & Colonie des Phéniciens, disoit, au raport du Scholiaste d'Apollonius, «que ce Chaos dont a parlé Hésiode, étoit de l'eau; & que cette eau venant à s'abaisser, il s'étoit produit une espéce de limon lequel s'épaississant devint ce que nous apellons la terre». Numénius, allégué par Porphyre, cite expressément Moyse, dans ces paroles, le Prophète a dit que l'Esprit de Dieu ένεφέρετο, étoit porté sur les eaux. La séparation de la terre & des eaux se trouve aussi dans Phérécydes, qui l'avoit apris des Syriens, & dans Anaximander, qui dit que la Mer est un reste de l'humidité originelle de l'Univers. Linus & Anaxagore ont enseigné qu'au commencement tout étoit mêlé et confus, mais que l'Esprit a tout arrangé. Ce qu'ils tiroient des Phéniciens, qui dès la premiére Antiquité ont eu commerce avec les Grecs. Linus même étoit Phénicien d'origine. Orphée, qui a puisé des mêmes sources, dit dans un passage cité par Athénagore, que le limon a été fait d'eau. Outre cela, il a parlé du Chaos comme d'un grand oeuf, qui venant à se crever, s'est partagé en deux parties qui sont le ciel & la terre. On trouve aussi dans un passage de cet ancien Auteur, cité par Timothée le Chronologue, & les premiéres ténèbres, & la premiére illumination de l'Univers.

Note O:[ (retour) ] Après avoir nommé le Soleil, la Lune & les Étoiles qu'entend-il par les grans Astres? Peut-être les Étoiles de la premiére grandeur.

Note P:[ (retour) ] Sanchoniaton de Betyte est le plus ancien & le plus fameux des Historiens Phéniciens. Suidas assure qu'il a vécu quelque tems après la guerre de Troye: & s'il est vrai que son ouvrage ait été adressé à Abibal Roi de Phénicie, pére d'Hiram, allié de Salomon, il faut qu'il ait vécu du tems de David. M. de Saint Jore (Richard Simon) Bibliot. Crit. t. I. dit qu'il paroît que l'histoire attribuée à Sanchoniaton a été supposée, vers le tems de Porphyre, en faveur du Paganisme. Voyez ce qu'il dit p. 131. & suiv. TRAD. DE PAR.

Note g:[ (retour) ] Philon de Biblos, qui avoit traduit son ouvrage de Phénicien en Hébreu, étoit un Grammairien qui vivoit, dit-on, sous l'Empereur Adrien; nous n'avons plus l'original ni la traduction. Voyez-en des fragmens dans Euseb. Prep. Ev. Le même.

Note 10:[ (retour) ] On en voyoit quelques traces parmi les Indiens, au raport de Mégasthénes. Voici le passage, tiré du liv. 15. de Strabon. «Les indiens ont en beaucoup de choses les mêmes opinions que les Grecs. Ils croyent, par ex. que le Monde a eu un commencement, & qu'il doit finir un jour: que Dieu qui en est l'auteur, & qui le gouverne, se trouve dans toutes ses parties: que toutes choses ont chacune en particulier des principes diférens; mais que le principe général dont tout le Monde a été formé, c'est l'eau.» On voit aussi dans Clément Alexandrin, liv. I. des Stromates un passage de Mégasthénes, qui témoigne que les Brachmanes, Philosophes Indiens, ont cru ce que les plus anciennes traditions enseignent touchant la Nature.

Note 11:[ (retour) ] Et parmi les Égyptiens. Laërce dans sa préface; «Ils tiennent (ce sont les Égyptiens) que le Monde dans sa naissance a été [Q] une masse confuse: que les Élémens ont été tirez de cette masse par voye de séparation: que les animaux en ont été formez... que le Monde périra, de même qu'il a commencé d'être.»

Note Q:[ (retour) ] Voici comme Diodore de Sicile explique leur opinion. «Ils disent que lors que l'Univers commença d'exister, le Ciel & la Terre n'avoient qu'une même face, & étoient mêlez l'un avec l'autre: Qu'ensuite l'air ayant reçu un mouvement perpétuel, ce qu'il y avoit de parties de feu s'élévérent au-dessus des autres, pour composer les Astres: & les parties bourbeuses & épaisses s'affaissérent & s'amassérent dans un même lieu, avec les parties humides: Que les unes & les autres ayant aussi reçu un mouvement continuel, les plus humides s'étoient séparées des plus grossiéres & des plus solides; celles-là pour composer la Mer, & celles-ci, la Terre: Que la Terre qui étoit d'abord fort molle, s'épaissit peu à peu par la chaleur du Soleil: Que sa surface ayant commencé à fermenter par cette chaleur, il s'y étoit formé de petites élevures qui contenoient une certaine pourriture, environnée d'une espéce de membrane ou de peau fort déliée; ce qui arrive encore aujourd'hui dans des lieux humides & marécageux, lors que le Soleil vient à les échaufer tout d'un coup. Que cette petite pourriture étant devenue un Fétus, ou une ébauche d'animal, tous ces Fétus tirérent leur nourriture d'un brouillard qui de nuit se répandoit autour d'eux, & que de jour la chaleur du Soleil leur donnoit une juste consistence: Qu'ayant aquis toutes leurs parties dans une forme convenable, & le Soleil ayant brulé & dissipé ces peaux où ils étoient enfermez, toutes les espéces d'animaux vinrent enfin à paroître: Que ceux qui avoient eu en partage plus de degrez de chaleur, s'élevérent dans l'air, les plus terrestres demeurérent sur la Terre, & les plus humides eurent l'eau pour leur demeure: Que la Terre se durcissant tous les jours de plus en plus par la chaleur & par les vents, étoit devenue incapable de produire les animaux de la maniére qui vient d'être décrite; & qu'à cette voye de génération succéda celle que nous voyons aujourd'hui..... Qu'il ne faut pas être surpris de cette force que la Terre a eu de produire les animaux: Qu'on en voit un exemple dans la Thébaïde [province d'Égypte], où dans le tems que le Nil est le plus débordé, le Soleil échaufant tout d'un coup la terre qui a été humectée & détrempée par ce debordement, il s'engendre sur sa surface une pourriture, de laquelle naît une multitude incroyable de rats & de souris: Qu'à plus forte raison cela a pu arriver dans le commencement, puis qu'alors la Terre, qui étoit plus molle, & l'air qui avoit une autre température, étoient dans une disposition plus prochaine à produire des animaux». Macrobe, Saturnal. liv. VII. raporte en abrégé cet article de la Théol. Égyptienne touchant la génération des animaux. Tout cela, si vous y joignez l'Esprit, ressemble assez à la doctrine de Moyse, & à la Tradition des Phéniciens. La plûpart des Philosophes Grecs ne regardant qu'à la matiére, n'ont point parlé de la cause qui lui a donné le mouvement & la forme. Aristote, qui a senti ce défaut l'a prétendu éviter en disant qu'il faloit, outre la matiére, concevoir une cause qui ait agi sur elle, & que cette cause est la Nature. Mais Thalès, Anaxagore, & Platon ont mieux rencontré lors qu'ils ont dit que cette cause est Νας, c'est-à-dire une Intelligence, un Esprit.

Note h:[ (retour) ] Linus étoit un Poëte Grec qui vivoit avant Homere, selon quelques-uns: on le fait inventeur des rithmes & des airs; il ne nous reste rien de lui. TRAD. DE PAR.

Note 12:[ (retour) ] Hésiode & beaucoup d'autres. Ces autres sont l'Auteur de certains Hymnes, & du Poëme des Argonautes, que l'on a cru être Orphée; Épicharme, le plus ancien des Poëtes Comiques,& Aristophane, dans la Comédie qui a pour titre, les oiseaux, & dont Lucien & Suidas nous ont conservé le passage qui fait à ce sujet. Dans tous ces Auteurs on voit un Chaos, matiére informe, & principe de toutes choses: une cause qui agit sur ce Chaos, qu'ils apellent Amour, & qui séparant toutes les diférentes parties du Chaos, a produit le Ciel, la Terre, la Mer, les Hommes &c. Sur quoi il faut remarquer I. qu'Hésiode étant né proche de Thèbes, ville qui a été bâtie par Cadmus Phénicien, il en a pu tirer ce qu'il dit là-dessus, & qui est si conforme à ce que nous venons de voir de la tradition des Phéniciens. II. Que les Phéniciens ayant eu de tout tems commerce avec les Ioniens, qui ont été les premiers habitans de l'Attique, ont pu leur porter la connoissance de leurs dogmes, aussi bien que leurs marchandises.