Note 85:[ (retour) ] Des spectres. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valére Max. liv. I. ch. 8. où il parle de Cassius; qui, tout Épicurien qu'il étoit, fut extrémement éfrayé à la vûe d'un fantôme, qui représentoit César, dont ce Romain avoit été le meurtrier.
Note AJ:[ (retour) ] Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne les peut convaincre par l'expérience, se munissent ordinairement de quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que là dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crédulité du peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoüerai même, si on le veut, que la créance commune & perpétuelle n'est pas toujours une preuve convainquante, dans des choses que l'on ne peut connoître que par la voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu'à la fin du Monde, que la Terre est immobile, que les Cométes sont les Avant-coureurs ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que ce sont, ou que ce peuvent être des erreurs. Mais pour les choses qui frapent les sens, & que les Hommes auroient même intérêt à ne pas croire; dès qu'une fois elles sont atestées par les Auteurs les moins crédules, & reçûes dans toutes les parties de l'un & de l'autre hémisphére, il me semble que ce concours général de tous les siécles & de tous les Peuples, forme une preuve à l'évidence de laquelle il n'est pas possible de résister. ADD. DU TRAD.
Pour ne rien négliger de ce qui peut servir à confirmer l'opinion d'une Providence, je finirai toutes ces considérations par celle d'une certaine coutume que quantité d'histoires d'Allemagne certifient, & dont quelques loix même font mention. Cette coutume est une maniére d'éprouver l'innocence d'une personne acusée, [86] en lui faisant toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brûle, & si elle ne l'est pas, ne lui cause aucune douleur.
Note 86:[ (retour) ] En lui faisant toucher un fer rouge, &c. Il semble que cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragédie d'Antigone, «Nous sommes prêts à vous prouver que nous ne sommes ni coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.»
Objection, qu'on ne voit plus de miracles.
XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de miracles, ni de prédictions; je répons qu'il sufit, pour établir la vérité d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette Vérité, qu'il y a une Providence, étant une fois posée, elle diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage. Ces raisons ne sont pas bien dificiles à deviner. Il n'est pas de la sagesse divine de violer perpétuellement ou pour de légéres causes, les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache à l'Homme l'avenir qui dépend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le faire que dans des ocasions importantes, & où les voyes naturelles auroient été foibles, & sans éfet. Lors que le véritable culte de la Divinité, ignoré de tous les hommes, étoit renfermé dans un petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrétienne a dû, conformément aux desseins de Dieu, se répandre par tout l'Univers, rien n'étoit plus à propos que de l'afermir puissamment par des coups d'éclat, qui arrêtassent les débordemens de l'impiété & de l'idolâtrie.[AK]
Note AK:[ (retour) ] Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit à vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple prédication. ADD. DU TRAD.
II. Objection, que s'il y avoit une Providence, il n'y auroit pas tant de crimes.
XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde, à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empêcher éficacément le mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal. Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là. Il aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; & dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec insolence & avec mépris.
Note 87:[ (retour) ] Ne pourroit empêcher éficacément &c. Orig. contre Celsus, ch. IV. Si vous ôtez à la vertu le caractére de libre & de volontaire, vous la détruisez.