Que cette II. Objection nous conduit à reconnoître un dernier Jugement.

XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas toûjours; & que quelquefois, pendant que les méchans jouïssent d'une prospérité sans interruption, les gens de bien traînent une vie languissante, qu'ils finissent même souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout tems surpris & scandalisé les infirmes. Mais bien loin que cela nous doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons vû, se prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre de là, avec tout ce qu'il y a jamais eu de véritables Sages, que puisque, d'un côté, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de déréglemens impunis, il faut nécessairement atendre après cette vie un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions énormes aux supplices qu'ils ont méritez, assigne aux grandes vertus de grandes récompenses, & un repos assuré.

Et par cela même, l'immortalité de l'âme.

XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalité de l'ame, je vais tâcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la méthode que j'ai employée pour démontrer l'existence de Dieu. J'établirai donc cette Vérité, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement de tous les Peuples qui ont eu quelque degré de lumiére & d'humanité: Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine même du Genre humain, c'est-à-dire, dans les premiers hommes. Je commence par cette dernière preuve.

I. Preuve de l'immortalité de l'ame, savoir, une Tradition ancienne & universelle.

XXII. L'opinion de l'immortalité de l'ame se trouve dans Homére. Les Philosophes Grecs,[88] les Druïdes, qui étoient les Sages de l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont tous unanimement enseignée.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le témoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les Indiens ont connu un Jugement après cette vie, si nous en croyons Strabon, Laërce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit encore aujourd'hui dans les Écrits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignoré.[94] Quelques Astrologues ont remarqué que le Soleil s'aproche insensiblement de la Terre, & ont regardé ce Phénomène comme un acheminement à cette terrible destruction. Enfin, ceux qui abordérent les premiers dans les Canaries, dans l'Amérique & dans d'autres païs inconnus, y trouverent la créance de l'immortalité de l'ame & celle du Jugement, établies dans l'esprit des habitans de ces terres.

Note 88:[ (retour) ] Les Druïdes &c. César nous l'aprend liv. VI. de la Guerre des Gaules.

Note 89:[ (retour) ] Et les Brachmanes, Strabon lib. XV. «Il faut regarder l'état de l'Homme dans cette vie, disoient ces Philosophes, comme l'état où il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme un enfantement qui le mène à une vie, seule digne de ce nom, souverainement heureuse, & destinée aux seuls Sages.

Note 90:[ (retour) ] Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine. Hérod. dans son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. «Ils ne brûlent pas leurs morts, mais ils les enterrent, à l'exemple des Egyptiens. Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit être ici entendu à la Payenne, c'est-à-dire, pour le séjour des bienheureux aussi bien que des damnez.

Note 91:[ (retour) ] Les Thraces &c. Méla liv. II. parlant des Thraces. «Les uns croyent, dit-il, que les ames retourneront un jour; les autres, qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne périssent avec le corps, mais passent dans un état plus heureux.» Solin témoigne la même chose. De là venoient ces marques d'allégresse qu'ils donnoient dans leurs enterremens, & dont ces mêmes Auteurs parlent. Cela pourroit rendre vraisemblable ce que nous avons tantôt dit après le Scholiaste d'Aristophane, que dès les premiéres dispersions des Hébreux, quelques uns d'entr'eux étoient venus demeurer dans la Thrace.