En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes, que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons, ne peuvent nous aider à les concevoir, que d'une maniére très imparfaite.
Que la Résurrection des corps dissous & réduits en poudre n'est pas impossible.
X. Nous avons déjà répondu à l'objection qu'on tire de la prétendue impossibilité de la Résurrection, lors que nous avons prouvé la vérité de celle de Jésus-Christ. On la fait encore ici revenir sur les rangs, & même beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de la résurrection des corps dissous, & réduits en une forme toute diférente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificulté n'est appuyée sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que quelques changemens qui arrivent aux choses matérielles, leur matiére demeure toûjours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut donc, ou convenir que la Résurrection n'est pas une chose impossible, ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou éloignez, sont les parties de cette matiére dont le corps humain a été composé; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premiére constitution. Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est le maître absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, où après avoir comme détruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en réünifiant ses parties? La Nature ne nous présente-t-elle pas aussi dans les semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une chose à sa premiére forme, après en avoir reçû d'extrêmement diférentes?
Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras où plusieurs tâchent de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des bêtes, après s'être nourries de chair humaine, servent elles-mêmes d'alimens à l'Homme.[A] Il faut considérer que la plus grande partie de ce que nous mangeons ne se convertit pas en nôtre substance, mais se change en excrémens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite & la bile: & que de cela même qui nourrit véritablement le corps, il s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par l'air qui nous environne. Cela étant, Dieu qui a tant de soin de toutes les espèces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune périsse, ne peut-il pas, par l'éfet d'une Providence encore plus particuliére, empêcher que lors qu'un homme a vécu de quelques animaux nourris de chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus à le nourrir que les médicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus vraisemblable, que la Nature même nous dicte, en quelque façon, qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres à nous nourrir.
Note A:[ (retour) ] Tout ce raisonnement, jusqu'à la fin de l'Article, paroît assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des choses. Car cette Providence particuliére dont l'Auteur parle, ne peut être autre chose ici, qu'un véritable miracle, puis qu'elle empêcheroit que ce qu'un homme auroit mangé de chair humaine, ne passât, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle travailleroit à l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que l'expérience détruit cette suposition, & que ceux d'entre les Amériquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus, en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que ce soit. On pourroit donc se passer de cette premiére réflexion de l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne & satisfaisante. TRAD.
Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour toûjours cette portion qui a passé en la substance d'un autre, il ne s'ensuivroit pas de là que ce ne fût pas le même corps.[24] La transpiration continuelle des particules qui composent le corps, & ausquelles d'autres particules succédent aussi continuellement, le change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons, obligeroit Dieu à le changer en le ressuscitant. Cependant elle n'empêche pas que ce ne soit toûjours le même corps.[25] Par quelles formes diférentes ne passe pas le ver à soye, avant que de devenir un papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent à leur juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes sont dans leur semence[B]. Avec ces remarques & plusieurs autres que l'on pourrait faire, on comprendra aisément que le rétablissement d'un corps après tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mêmes qu'il a pu faire, n'a rien que de très-possible. Le bon sens seul l'a persuadé à Zoroastre Philosophe Chaldéen, [26] à presque tous les Stoïciens, [27]& à Théopompe, fameux Péripatéticien. Ils ont même été plus loin, & ont cru que ce rétablissement arriveroit un jour.
Note 24:[ (retour) ] La transpiration &c. Sénèque Épît. XVIII. «Le temps entraîne nos corps avec une rapidité semblable à celle d'un fleuve. Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perpétuel: dans le moment même que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'éprouve.»
Note 25:[ (retour) ] Par quelles formes diférentes &c. Je passe à dessein, comme peu nécessaires, quelques citations de Pline, où cet Auteur raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous, dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.
Note B:[ (retour) ] Et ce sont toujours les mêmes plantes, parce que les parties qu'elles aquiérent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le même, quand Dieu devroit y ajoûter une portion d'autre matiére qui le surpasseroit autant en quantité, que, ce qu'une semence ou une plante naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-même. ADD. DU TRAD.
Note 26:[ (retour) ] A presque tous les Stoïciens Clément Stromat. 1. V. «Héraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare (c'est-à-dire étrangére, par raport à la Grèce) n'ignoroit pas qu'un jour le Monde sera nettoyé de méchant Hommes par un grand embrasement. C'est ce que les Stoïciens, qui font venus depuis, ont entendu par le mot έκπύρωσις, ecpurôsis, c'est-à-dire, embrasement. Ils ont aussi cru que par là tous les morts revivroient, & redeviendroient tels qu'ils avoient été en cette vie. Qui ne reconnoit au travers de ces envelopes la résurrection des morts?»