Pour commencer par ses récompenses, si nous considérons atentivement les Clauses expresses que Moyse [A]a aposées à l'Alliance légale, nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue & pleine de vigueur, une Postérité nombreuse, héritiére de tous ces avantages. S'il y a quelque chose de plus il est caché sous des ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette obscurité fut cause que [18]les Sadduciens, qui recevoient les Livres de Moyse, n'espéroient rien après cette vie.
Note 18:[ (retour) ] Les Sadduciens. Joséphe. Le sentiment des Sadduciens est, que l'ame périt avec le corps, & ailleurs, Ils nient la subsistence de l'ame après la mort, & les peines de l'enfer.
Les Grecs, dont la Science est émanée des Chaldéens & des Égyptiens, ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs espérances jusqu'au delà de la mort, se sont expliquez là-dessus avec une très-grande incertitude; comme il paroît [19]par les Discours de Socrate, & [20]par les Écrits de Cicéron, de Sénèque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi ils apuyoient l'espérance d'une autre vie, étoient foibles,[21] & concluoient presque tous autant pour la Bête que pour l'Homme. Ce fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que [22]quelques Philosophes s'imaginérent que les Ames passoient tantôt des hommes aux bêtes, & tantôt des bêtes aux hommes. D'autres voyant que cette opinion n'avoit aucun fondement légitime, ni dans l'expérience ni dans le raisonnement, & ne pouvant néanmoins s'empêcher de reconnoître que l'Homme avoit une derniére fin, crurent & enseignérent qu'il n'y avoit pas d'autre récompense de la vertu que la vertu même; & que le Sage étoit toûjours heureux, fût-il dans le taureau de Phalaris. Cela parut trop outré à quelques autres, qui jugérent, avec raison, [23]qu'un souverain bonheur joint à des maux très-réels, à des dangers, des incommoditez, des tourmens, & à la mort même, n'étoit qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce qui cause du plaisir à l'Homme par l'entremise des sens, en un mot, dans la volupté. Cette opinion fut rejettée par le plus grand nombre, & réfutée solidement. En éfet, elle étoufe tous les sentimens d'honnêteté morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle abaisse l'Homme, né pour des choses élevées & sublimes, à la condition des bêtes, que la figure même de leur corps, toujours panché vers terre, ne porte qu'à des choses basses & terrestres.
Note 19:[ (retour) ] Par les Discours de Socrate. Vous savez, disoit ce Philosophe, que j'espére de me trouver bien tôt dans l'assemblée des hommes vertueux quoiqu'à dire le vrai, je ne voudrois pas trop l'afirmer, & ensuite, «Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de plus beau que de le croire. Mais si après ma mort il ne reste rien de moi-même, cette erreur aura toûjours ceci de bon, c'est que dans le tems qui précéde la mort, elle me rendra moins sensible au mal présent: & d'ailleurs elle ne durera pas toûjours, car en ce cas ce seroit un véritable malheur, mais elle périra avec moi. Platon dans le Phédon.»
Note 20:[ (retour) ] Par les Écrits de Cicéron, de Sénèque, & de tous les autres. Cic. Quest. Tuscul. 10. Faites moi voir premiérement que l'ame demeure après la mort: & ensuite, si vous pouvez y réussir (car cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un véritable mal. Et peu après; Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup gagné, lors qu'ils ont apris que la mort les détruira tout entiers. Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en cela d'agréable ou de glorieux? Sénèque Lettre LXIV. «S'il est vrai (comme cela pourroit bien être) ce que les Sages ont cru, qu'il y a dans le Monde un certain lieu, où nous serons reçus après nôtre mort, celui que nous estimons être péri, ne l'est pas, mais a été envoyé dans ce lieu avant nous.»
Note 21:[ (retour) ] Et concluoient presque tous &c. Tel est cet argument de Socrate, ou de Platon, ce qui se meut est éternel.
Note 22:[ (retour) ] Quelques Philosophes. Les Brachmanes anciens & modernes, & les Pythagoriciens, qui étoient à cet égard disciples de ceux-là.
Note 23:[ (retour) ] Qu'un souverain bonheur, &c. Lactance, liv. III. ch. 12. Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste à bien soufrir les maux, il est évident qu'elle n'est pas heureuse par elle-même. Dans la suite, «les Stoïciens, que Sénéque a suivis, disent que l'Homme ne peut pas être rendu heureux sans la vertu. Si la vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la récompense de la vertu; donc la vertu n'est pas désirable simplement à cause d'elle-même, comme ils le prétendent, mais à cause du bonheur qu'elle procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que cette vie est sujette à tant de maux, elle ne peut pas arriver à ce souverain bonheur dans toute sa plénitude.»
Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet, d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions diférentes, Jésus-Christ vint donner aux hommes la véritable connoissance de leur dernière fin. Il promet à ceux qui le suivront, qu'après leur mort ils posséderont une vie, qui non seulement ne sera ni troublée par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la mort, mais qui sera acompagnée d'une souveraine joye: & il leur promet aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.
On avoit bien eu jusques-là, soit par tradition, soit par conjecture, quelque espérance que l'ame seroit heureuse après cette vie; mais à peine pensoit-on que le corps dût avoir part à ce bonheur. N'est-il pas juste, cependant, qu'il ne soit pas privé de la recompense, puis qu'il entre avec l'ame en société de peines, de traverses & de tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes à l'une & à l'autre des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de celles où quelques Juifs grossiers, & les Mahométans, tournent toutes leurs espérances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses à tems, des remédes à la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de la vie; l'autre pour la conservation de l'Espéce. Le bonheur que l'Évangile promet est une vigueur éternelle, & une beauté plue brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes choses, mais particuliérement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins, & de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous révéler qu'en partie; une ame tranquille, & toute ocupée de la contemplation, de l'admiration, & des louanges de Dieu.