Quoi que ce que nous venons de dire sufise; nous ne laisserons pas de parcourir toutes les parties de la Loi qui a été abolie par l'Evangile, & de montrer en détail qu'elles n'étoient pas de nature à plaire à Dieu par elles-mêmes, ou à être irrévocables.

Que les Sacrifices n'étoient, ni agréables à Dieu par eux-mêmes, ni irrévocables.

X. Nous commencerons par les Sacrifices, qui sont ce qu'il y a de principal dans cette Loi, & qui saute le plus aux yeux. La plûpart des Juifs croyent[11] que les hommes en avoient inventé la pratique avant que Dieu l'ordonnât. Que cela soit vrai ou ou faux, du moins est-il constant que ce Peuple avoit une extrême passion pour les Cérémonies religieuses: que cet atachement fut une des raisons qui obligérent Dieu à en établir un très-grand nombre; & que cette institution avoit encore un autre usage, qui étoit d'empêcher que le souvenir du Culte religieux que ce Peuple avoit vû pratiquer aux Egyptiens, ne le portât à les imiter, &[12] ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu à celui des fausses Divinitez. Mais comme dans la suite il eut conçu une trop haute idée des sacrifices, & se fut imaginé qu'ils étoient par eux-mêmes agréables à Dieu, & qu'ils faisoient partie de la véritable piété: les Prophétes ne manquérent pas de leur en faire des reproches. Je ne te reprendrai point de tes sacrifices, dit Dieu par la bouche de David au Ps. L. Je ne t'obligerai point à me sacrifier holocaustes sur holocaustes, & à m'ofrir des bouveaux ou des boucs pris de dedans tes parcs. Toutes les bêtes qui paissent dans les forêts, ou qui errent par les montagnes, sont à moi. Je sai le nombre des oiseaux & des bêtes sauvages: de sorte que si j'avois faim, je n'aurois pas besoin de m'adresser à toi; car la terre, & tout ce quelle renferme, m'apartient. Penses-tu que je mange la chair des bêtes grasses, ou que je boive le sang des boucs? Non: mais je veux que tu me sacrifies des louanges, & que tu me rendes tes voeux. Quelques Rabbins répondent que ce mépris que Dieu fait paroître là pour les Sacrifices, ne vient que de ce que ceux qui les ofroient, étoient des gens souillez de coeur, & dont la vie étoit impure. Mais les paroles que nous venons de citer ne disent pas cela: elles marquent clairement que les Sacrifices n'étoient pas agréables à Dieu par eux-mêmes. C'est ce qu'on verra encore mieux, si l'on jette les yeux sur l'enchaînure des parties de ce Psaume, où l'on découvrira que Dieu parle aux personnes pieuses dans tout ce passage. Assemblez-moi mes bien-aimés, avait-il dit d'abord, ensuite de quoi il ajoute, Ecoute mon peuple, paroles qui vont d'ordinaire à la tête d'un enseignement. Après cela vient le discours que nous avons rapporté, et que le Psalmite, selon la coutume de ceux qui enseignent, conclut en se tournant vers les Impies; Mais Dieu dit à l'impie, &c.

Note 11:[ (retour) ] Que les hommes en avoient inventé la pratique &c. C'est aussi le sentiment de St. Chrysostome; «Abel, dit-il, presenta un sacrifice à Dieu, non en vertu de quelque enseignement qu'il eût reçu là-dessus, ou de quelque Loi qui lui ordonnât d'ofrir les prémices de son revenu, mais par les seuls mouvemens de sa conscience». La même chose se voit dans les réponses aux Orthodoxes qui sont parmi les Ouvrages de Justin Martyr «Aucun de ceux qui avant la Loi ont ofert des bêtes à Dieu, ne l'a fait par un commandement divin, quoi qu'il soit aisé de voir que ce culte & ceux qui le pratiquoient ont été agréables à Dieu».

Note 12:[ (retour) ] Ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu &c. Maimonides & Tertullien rendent cette raison des Cérémonies religieuses. Voici comme l'explique celui-ci, liv. III. contre Marcion chap. «Que l'on ne blâme ni les sacrifices, ni toutes ces petites circonstances gênantes, qui se trouvoient dans les oblations, & qu'on ne se figure pas que Dieu les ait souhaitées pour leur excellence. Ne voit-on pas avec quelle évidence il déclare ce qu'il en pense, dans ces exclamations, Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices, & qui a requis cela de vos mains? Qu'on admire plutôt sa sagesse, en ce que voyant son Peuple porté à l'Idolatrie & à la transgression de ses Loix, il l'a ataché à la véritable Religion, par ces sortes de devoirs qui étoient si fort du goût de ces tems-là, afin que par des pratiques superstitieuses en aparence, il les détournât de la superstition, & que paroissant les desirer, il bornât à ces choses leur inclination, qui sans cela n'auroit pû se contenter que par l'Idolatrie.»

On a suivi dans ces passages & dans tous les autres le Latin de Grotius.

Il y a encore plusieurs autres passages qui confirment le sens que nous donnons à celui que je viens de citer. Tu ne souhaites pas, dit David au Ps. LI. que je te fasse des sacrifices, & tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Le sacrifice qui t'est véritablement agréable, c'est une âme abbatue par le sentiment de son crime. Ô Dieu tu ne méprises point le coeur froissé et brisé. Tu ne prends point plaisir aux victimes et aux gâteaux, dit le même Psalmite aux Ps. XL. Mais tu me rends ton esclave en me perçant l'oreille. Tu n'exiges de moi ni holocauste ni sacrifice pour le péché. C'est pourquoi j'ai répondu, me voici, je ferai ta volonté, comme en vertu d'un acord traité & enregistré. Cette volonté est tout mon plaisir. Car ta loi est au dedans de moi. Je ne renferme pas les louanges de ta justice dans mon coeur, mais je prêche par tout ta vérité & ta bonté; sur tout je célèbre ta miséricorde & ta fidélité au milieu d'une grande assemblée. Esaïe au Chap. I. de ses Révélations introduit Dieu parlant ainsi. A quoi bon tant de victimes? Je suis las d'holocaustes de moutons, & de graisse de bêtes grasses. Je ne prens point assez de plaisir au sang des bouveaux, ni des agneaux ni des boucs, pour souhaiter que vous paroissiez avec ce sang en ma présence. Car qui a requis de vous que vous souillassiez ainsi mes parvis? Au Ch. VII. de Jérémie, il y a un passage tout semblable à celui là, & qui lui sert de Commentaire. Ainsi a dit le Seigneur des Anges, le Dieu d'Israël, amassez vos holocaustes avec vos sacrifices, & mangez de leur chair. Car depuis que j'ai fait sortir vos péres du païs d'Égypte, je n'ai rien exigé d'eux, & je ne leur ai point donné ordre touchant les holocaustes ni les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai sérieusement commandé; c'est qu'ils eussent à m'obéir; qu'ainsi je serois leur Dieu, & qu'ils seroient mon peuple: qu'ils eussent à marcher dans le chemin que je leur prescrirois; & qu'alors ils seroient heureux. Au Ch. VI. d'Osée, Dieu parle ainsi. J'aime beaucoup mieux que l'on fasse du bien aux hommes, que ce qu'on me présente des sacrifices; bien penser de Dieu, vaut mieux que tous les holocaustes. Michée au Ch. VI. de sa Prophétie, introduit le Peuple demandant de quelle maniére il pourroit se rendre Dieu favorable; si c'étoit par un grand nombre de moutons, ou par une grande quantité d'huile, ou par des veaux d'un an: à quoi Dieu répond par son Prophéte, Je te dirai ce qui est véritablement bon, & agréable à mes yeux;[13] c'est que tu rendes à chacun ce qui lui apartient, que tu fasses du bien aux autres, & que tu t'humilies devant moi.

Note 13:[ (retour) ] C'est que tu rendes à chacun &c. Les Juifs disoient que les 602 Préceptes de la Loi sont réduits à 3 dans ce passage, de même qu'ils le sont à 6 dans Esaïe XXXIII. & à un dans Habacuc II. 4. & dans Amos I. 6.

Tous ces passages faisant voir que les Sacrifices ne sont pas de ces choses que Dieu veut principalement, & à cause d'elles-mêmes; & d'ailleurs le Peuple, par une superstition qui s'introduisit peu à peu, étant venu à regarder ces cérémonies comme le fonds de la Piété, & à croire que les victimes qu'il ofroit, faisoient une compensation assez exacte de ses péchez; faut-il s'étonner que Dieu ait aboli une chose, indiférente par elle-même, & devenue criminelle par l'abus que son Peuple en faisoit? Tout sacré que pouvoit être le serpent d'airain que Moyse avoit dressé, Ezéchias ne laissa pas de le briser, lors qu'il vit que le Peuple commençoit à le regarder avec un peu trop de vénération.

Outre ces raisons il y a quelques Oracles qui ont marqué, par une conséquence fort claire, la cessation des sacrifices. C'est ce que l'on comprendra aisément, si l'on considére que selon la Loi de Moyse, les sacrifices ne se devoient faire que par la Postérité d'Aaron, & que dans la Judée. Or dans le Ps. CX. Dieu promet un Roi qui aura un Empire d'une très-grande étendue; un Roi qui commencera à régner en Sion, & qui régnera éternellement; qui de plus possédera un Sacerdoce éternel, & selon l'ordre de Melchisédec. Esaïe Ch. XIX. dit que l'on verra un autel en Égypte, où non seulement les habitans de ce païs, mais les Assyriens & les Israëlites viendront adorer Dieu. Au Ch. LXVI. il dit que les nations les plus éloignées & les peuples de toute langue ofriront des dons à Dieu aussi bien que les Israëlites, & que d'entr'eux on prendra des Lévites & des Sacrificateurs.[14] Or tout cela ne se pouvoit acomplir, tant que la Loi de Moyse étoit sur pié. Au Ch. I. de Malachie, Dieu prédisant les choses à venir dit qu'il avoit du dégoût pour les ofrandes des Juifs, que de l'Orient à l'Occident son nom seroit grand dans toutes les nations, qu'on lui ofriroit du parfum, & qu'on lui présenteroit des victimes pures. Et Daniel raportant au Ch. IX. l'Oracle de l'Ange Gabriel touchant le Christ, Il abolira, dit-il, le sacrifice & l'oblation. Mais sans toutes ces preuves, la chose parle d'elle-même, Dieu a fait assez voir par l'événement, qu'il n'aprouve plus les sacrifices prescrits par la Loi de Moyse; puis qu'il soufre depuis plus de 1600 ans que les Juifs n'ayent ni Temple, ni Autel, ni aucun dénombrement de Familles, par lequel ils pourroient connoître quelles sont celles qui ont le droit de faire les fonctions de la Sacrificature.