Cher Monsieur,
Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cœur de votre dédicace. Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate. C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.—Donc, une chaude poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.
Je viens de lire votre envoi: Votre andante de Trio est de l'art et votre andante de sonate—c'est un morceau de maître.—Je vous dois la vérité ou du moins ce que je crois la vérité.—Si l'idée première de ce morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence de Beethoven et de Schumann,—ce serait absolument de premier ordre.—Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut faire des meilleures choses de notre temps.—Vous aurez plus d'une fois l'occasion de me la retourner—(du moins, je l'espère, sans modestie).—Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.—Votre intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.—Je préfère de beaucoup celui de la sonate.—Celui-là est original.—L'idée de celui qui nous occupe est moins trouvée.—Du reste, le morceau est charmant, intéressant, bien conduit.—Rien à dire dans le détail.—J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que vous êtes de mon avis.—Je reviens à l'andante pour vous signaler votre superbe rentrée.—Cela, c'est du Beethoven du bon cru.—L'idée rentre avec une puissance remarquable.—C'est empoignant.—Vous m'avez ému.—Merci.—Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la coda est charmante,—et avant—la phrase en sol sous la double tenue ré est excellente.—Bravo!
Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,—excepté la seconde idée,—c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et vous pourrez alors faire un excellent morceau.—Je ne vous conseille pas d'indiquer la reprise.—À mon avis, la reprise a vieilli—et la plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.—C'est bien orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre; je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.—Vous écrivez très bien le quatuor.—C'est tout!
Je vais recommencer mes répétitions[54].—Je ne sais si ma distribution ne sera pas modifiée.—Mes collaborateurs veulent à toute force Madame Carvalho.—Ils ont raison,—mais c'est bien dur pour Mlle Devriès.—Je vous dis cela sous le sceau du secret.—Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.—J'y perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)
J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et je leur ai bâclé le premier acte[55].—Legouix s'est chargé du second, Jonas du troisième, et Delibes du quatrième.—Le secret est assez bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier acte,—sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai été totalement refait et enfoncé.—On m'a reproché mon manque de parole, on a pleuré et j'ai donné mon premier acte.—Cela ne me rapportera pas un rouge liard.—Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.
Allons, à bientôt.—Je vous tiendrai au courant de ma Jolie Fille!
En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué confrère et ami
Georges Bizet.