Prenons, si vous le voulez bien, Psyché, poème symphonique pour orchestre et chœurs, une des dernières créations du maître, dont la première audition eut lieu aux concerts du Châtelet, sous la direction d'Édouard Colonne, le 23 février 1890. Dès les premières pages, l'auditeur est subjugué par la maîtrise de l'écriture et l'élévation des idées. Il admirera le Sommeil de Psyché, prélude d'une langueur mystérieuse, rappelant, non pas au point de vue du tissu musical, mais comme ligne, les idées wagnériennes; il reconnaîtra le talent du compositeur traduisant les bruits étranges qui précèdent l'enlèvement de Psyché par les zéphirs dans les jardins d'Eros; il trouvera exquise la tendresse se dégageant du thème nº 3 de Psyché reposant au milieu des fleurs et saluée comme une souveraine par la nature en fête; il reconnaîtra une certaine parenté entre le motif des voix chantant, dans les notes graves, à Psyché: «Souviens-toi que tu ne dois jamais de ton mystique époux connaître le visage»,—et celui de Lohengrin à Elsa: «Sans chercher à connaître quel pays m'a vu naître»; il retiendra encore comme bien venues plusieurs autres pages de la partition. Mais il regrettera le manque de variété et les longueurs qui enlèvent à ce poème musical le charme sans mélange qui devrait s'en dégager.
Les Béatitudes sont, nous l'avons dit, la création maîtresse de César Franck, celle qui n'engendre pas la monotonie ou la lassitude comme telles ou telles pages du maître, malgré son long développement. Splendide oratorio, de solide architecture, qui planera certes au-dessus de bien des œuvres qui ont eu, dès leur apparition, un succès rapide mais éphémère. Celle-là suffit à attester la belle et haute intelligence qu'il était.
Paraphrase poétique de l'Évangile par Mme Colomb, les Huit Béatitudes, avec un prologue, renferment des parties d'une surprenante élévation au point de vue musical. Voici les titres de chacune des Béatitudes:
| I. | Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des Cieux est à eux! |
| II. | Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre! |
| III. | Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés! |
| IV. | Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront ressuscités! |
| V. | Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde! |
| VI. | Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu! |
| VII. | Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu! |
| VIII. | Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des Cieux est à eux! |
Satan, un Satan de proportion colossale, vaincu par le Christ,—l'Humanité, en proie à toutes les misères d'ici-bas, régénérée par le Rédempteur, telle est la maîtresse ligne de ce poème, auquel César Franck, par les plus heureux effets de contraste, par une orchestration merveilleuse, bien qu'un peu compacte et lourde, par une vérité étonnante de l'expression dramatique, par la richesse mélodique, par l'habile union des voix à l'orchestre, a donné une haute et superbe envergure.
Quels accents de tendresse, de pitié compatissante, dans cette voix du Christ, prêchant la bonne parole! Quelle âpreté dans celle de Satan luttant jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et quelle intensité dramatique dans ses révoltes, notamment dans la Huitième Béatitude:
«À ma défaite
Mon pouvoir a survécu;
Je relève la tête.
Non! Non! je ne suis pas vaincu.»
Quels heureux effets l'auteur a tirés de la polyphonie orchestrale et vocale! Admirez la gradation habilement ménagée entre ces chœurs si remplis de tristesse et ceux pleins de véhémence! Et, lorsque le compositeur écrit ce fameux Quintette pour les voix «Les Pacifiques», dans la Septième Béatitude, comme son orchestre donne une intensité d'expression aux voix! N'est-ce pas un chef-d'œuvre que la Troisième Béatitude, dans laquelle cette mère pleure sur le berceau vide de son enfant, cet orphelin déplore sa misère, ces époux pleurent leur séparation, ces esclaves réclament la liberté? Et, toujours planant dans les régions sereines, la voix du Christ:
«Heureux ceux qui pleurent,
Car ils seront consolés.»
Puis, comme couronnement de l'édifice, l'hosanna grandiose qui termine la Huitième et dernière Béatitude![5]