Je me hâte d’ajouter que la cause de cette déception est tout à fait égoïste : le caïd regrette de ne pas nous recevoir dans sa maison à cause du prestige que nous y apporterions ; il craint que notre abstention ne soit défavorablement interprétée et que ses administrés n’induisent de là qu’il est en mauvais termes avec l’autorité. D’autre part, la diffa est pour lui, dans la plupart des cas, une source de bénéfices, car s’il tue un de ses moutons, il s’en fait allouer deux ou trois par la commune, et ainsi pour toutes ses autres dépenses. Du moins, nous offre-t-il le café et des tapis de sieste qu’on étend à l’endroit que nous avons choisi, sous les arbres.
Alors, tout à l’entour de nous, les notables habitants du village viennent s’accroupir. Ils sont amenés par une vague curiosité, surtout par l’amour-propre. Chaque nouvel arrivant touche notre main et répète la cérémonie du salut avant d’aller s’asseoir. Quand nous avons fini de boire, le caïd verse un peu de café dans nos tasses et l’offre aux personnes de l’assistance auxquelles il veut faire une politesse. On cause quelques instants, on s’informe de la récolte des dattes, des espérances que donnent les jardins. Puis, comme nous sommes pressés de dormir, nous congédions toute l’assistance sans cérémonie.
Ils se lèvent gravement, renouvellent le salut. On les verra d’ailleurs quatre ou cinq fois dans la journée. Ils guetteront la fin de la sieste pour renouer la conversation, prononcer des paroles essentielles et inutiles.
Notre visite n’est pas l’occasion exceptionnelle de cette oisiveté : un bon ksourien ne travaille jamais davantage. Il se lève très tôt le matin pour jouir de l’aurore et il descend du ksar jusque dans son jardin afin d’inspecter les arbres, afin de voir si les voleurs n’ont rien dérobé pendant la nuit.
Ces jardins sont enclos de murs en terre. On y pénètre par des portes si basses que l’on n’y peut entrer qu’à plat ventre, en rampant ; les verdures y semblent d’une fraîcheur délicieuse. Ils sont plantés dans cette région de palmiers, de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses. La vigne court d’un arbre à l’autre, franchit les allées de sable fin. Dans le potager, les choux et les salades font une ceinture aux couches de pastèques. Tous ces plants sont reliés entre eux par un système très savant de petits canaux qui tournent autour des arbres et viennent se déverser, à l’entrée comme à la sortie du jardin, dans une artère principale qui crève la muraille. Selon la richesse du propriétaire, l’eau lui est donnée deux fois par jour, ou seulement une fois, ou même un jour sur deux. Et cette répartition est réglée avec une impartialité, une ingéniosité de moyens tout à fait surprenantes.
Au point de vue de la distribution de l’eau, la journée est divisée en quatre quarts ; chacun de ces quarts se décompose lui-même en quatre unités de temps dites kharrouba. On s’abonne pour une heure, une demi-heure d’eau à la journée. Le temps de coulage, d’ailleurs, n’est pas le seul mode de contrôle employé. L’eau pénètre dans le jardin en passant par une pierre percée d’un trou, dont le diamètre varie avec la somme d’argent payée par l’abonné.
Le ksourien a bien soin de se trouver dans son jardin à l’heure de son tour d’eau. Aidé de ses esclaves, il règle l’arrosage des palmiers et du plant de légumes. C’est, en miniature, l’antique système des canaux égyptiens qui réglementait l’inondation du Nil. En quelques minutes, le petit jardin est plongé sous l’eau, et quand l’employé de la commune vient aveugler la source, il reste sur la terre un limon fécondant et gras que dessèche lentement le soleil.
Cette surveillance terminée, le ksourien n’a plus rien à faire. Il laisse à son esclave nègre le soin de relever les petits pans de digue que la violence du courant d’eau à culbutés. Lui-même il va s’asseoir dans quelque rue du ksar, à l’ombre que jette dans le chemin, par-dessus la voie, l’enjambement d’un étage de maison. Sous cet abri que forment les poutres de palmier, supportant un plancher de lattes, des bancs sont installés de chaque côté de la ruelle. Dans chacun de ces endroits-là, des parlottes s’organisent. On est assis confortablement en tailleurs. On s’évente des mouches avec une aile de charognard. La conversation est alimentée par le hasard des passages : c’est un âne, pliant sous les fagots, dont on critique le chargement. Un jeune homme traverse avec une brebis sur les épaules, qu’il va vendre. On l’arrête, on lui fait décharger sa bête, on la palpe soigneusement, on apprécie la laine et la viande, on demande le prix, que l’on déclare exagéré, et on n’achète pas.
Pendant ce temps, les femmes filent à la maison des vêtements pour le prochain hiver, et elles préparent le couscous où le mari trempera sa cuiller avant que de s’étendre, vers midi, sur le tapis de sieste.
Ses rêves sont heureux et sa digestion légère. Il songe à d’abondantes naissances de chèvres, dans le petit troupeau qu’un Soudanien garde pour lui aux portes de l’oasis et à ses régimes de dattes qui mûrissent sans qu’il y prenne garde. Il se réveille, tout reposé, vers le milieu du jour, et sort de nouveau, pour chercher des compagnons de causerie, jusqu’à l’heure de la prière. Alors, selon les rites, il va se prosterner à la mosquée ; il est aussi bon musulman que ses conquérants ; à l’occasion, — comme les nègres nouvellement convertis, — plus fanatique que l’Arabe lui-même.