Ainsi nous avons rencontré à Thyout, dans la foule des burnous blancs, un de ces hommes à turban vert que l’on appelle un derkaoui. C’est un membre d’une confrérie religieuse, qui a été fondée au Maroc à la fin du dix-huitième siècle. Ces gens-là se sont battus victorieusement contre les Turcs et ils ont souvent essayé de surprendre nos postes de frontière. Le chef actuel de la congrégation est un certain Sidi Mohammed-ben-el-Arbi dont la zaouiya siège à Medrara, près du Tafilelt. Toutes les tribus marocaines du voisinage lui sont inféodées. En 1887, il a prêché la croisade contre nous. En cas de guerre européenne, il pourrait nous attaquer avec vingt à trente mille fusils. Ses affiliés ont quelque ressemblance avec nos moines mendiants. On les reconnaît à la couleur de leur coiffure, à leurs haillons, à la grosseur de leur chapelet, au bâton de pèlerin dont ils appuient leur marche. Ils étaient autrefois nombreux dans cette région, où Sidi Mohammed avait un moqaddem (représentant). Leur influence, pour être aujourd’hui plus occulte, n’en est pas moins active.

C’est encore en plein air et en bavardages sur la place publique que la journée s’achève jusqu’à la chute complète de la nuit. Aux Arbaouat, nous avons assisté à une de ces réunions du soir. Nous étions venus nous asseoir sur la place publique, où toute la population masculine avait rendez-vous. On regardait les petits garçons jouer à la coura. C’est un divertissement très analogue à la crosse anglaise. Les joueurs sont armés de bâtons, coupés au coude d’une branche, en crochet de houlette. Ils font tournoyer dans leur main cette espèce de massue. Avec le côté arrondi de la crosse, ils s’efforcent de frapper une balle en laine. Avec le crochet, ils combattent leurs adversaires et détournent les coups. Les joueurs sont divisés en deux camps ; la mêlée est formidable autour de la balle, l’amour-propre des gamins soutenu, excité par les réflexions de la galerie.

Quand on est lassé de jouer à la crosse, nous imaginons de proposer un combat autour d’un sou. L’excellent peintre Dinet vous a fait voir cette scène comique, à l’un des derniers Salons. C’est dans un nuage de poussière, un tas de guenilles rousses et de calottes rouges d’où sortent des hurlements qui n’ont rien d’humain. Après cette première mêlée qui soulève dans le public d’inextinguibles rires, nous faisons apporter par Taïeb une caisse d’alaouat, c’est-à-dire de ces petits biscuits anglais qui voyagent dans des boîtes de fer-blanc. Alors c’est une folie générale. Comme par enchantement, toutes les portes des maisons bâties sur la place s’entre-bâillent, et, sur les seuils, apparaît l’essaim charmant des petites filles. Les bras, les jambes, le cou et le visage nus, enveloppées dans un morceau d’étoffe à ramages, andrinoples rouges et jaunes, perses à grandes fleurs, étoffes Louis XV, des bracelets d’argent aux chevilles et aux poignets, elles ont un air mystérieux de petites idoles. Ce sont encore des enfants par l’agilité, l’éclat de rire, la taille, et, par la maturité hâtive des formes, ce sont déjà des femmes. Leur grâce inachevée, le modelé léger de leurs jambes et de leurs bras rappelle la délicatesse des petites danseuses de Tanagre : et, dès qu’on les approche, leur disparition éperdue dans leurs robes bigarrées, entre les fentes des maisons, fait songer à des fuites de lézards.

Nous les appelons de la main, nous les encourageons de la voix. Les voilà tout près, mais pas encore assez confiantes pour venir prendre les alaouat dans notre main. C’est le petit garçon du caïd, un marmot de trois ans, tout nu dans une chemise rouge et verte, qui leur porte nos présents. Il a ses préférées dans le petit troupeau. Il bouscule les autres avec une insolence de jeune roi. Il ne distribue que la moitié des gâteaux ; il enfonce le reste, par poignées, dans sa propre bouche. Ces manèges d’enfant gâté excitent au plus haut degré la gaieté des spectateurs. Et rassurées par l’ombre qui grandit, sur la porte des demeures, les femmes s’avancent à leur tour, dévoilées comme des nomades. Nous leur envoyons leur part d’alaouat par l’entremise du petit messager. Elles sourient de plaisir avec un éclat de dents blanches et d’yeux noirs beaucoup plus éblouissants que leurs bijoux.

Et, ainsi, tout le vieux ksar formidable, bâti en nid d’aigle, avec ses rues fortifiées, ses murailles percées de meurtrières, est conquis en une heure avec une caisse de petits biscuits, par la complicité des marmots et des jeunes femmes.

V
La route des plateaux.