Justement en voici un qui semble bien abrité et d’où l’on a sur la vallée une vue charmante. Malheureusement il n’y pas de porte. L’entrée est soigneusement murée, avec des pains de boue. Je démolis cette maçonnerie à coups de talon. J’ordonne à Taïeb d’élargir le trou. Quand il est assez large, je me glisse victorieusement dans la place.
Un quart d’heure plus tard, mes ksouriens reviennent avec des révérences, des baise-mains et des saluts, — transformés. Ils m’apportent un tapis, des abricots et du lait de chèvre. Ils s’assoient en rond pour me faire honneur.
Je me débotte devant eux, et, mollement étendu sur le dos, je bois mon lait à la régalade. Il est trait depuis une heure : il me descend jusque dans les talons.
Décidément, je deviens tout à fait « grandes tentes. »
… En voyage, c’est une sagesse de saisir l’occasion du déjeuner, de ne pas trop chicaner sur l’ordre des plats, voire d’avaler par provision un ou deux litres de lait par-dessus le rôti, si le hasard vous fait passer sous le vent d’un troupeau de bêtes laitières.
Je fais ces réflexions ce soir, 14 juillet, sur le coup de neuf heures, et je me félicite d’avoir englouti la veille une prodigieuse quantité de lait aigre et d’abricots. Voilà, en effet, sept ou huit heures que nous sommes en selle, et il est infiniment probable qu’il faudra coucher sans souper.
Les goumiers, obligés de marcher au pas, sont partis ce matin de Chellala, en pleine chaleur. Tant qu’a duré le jour, nous avons marché dans les pas des chameaux ; mais la nuit a beau être superbe, elle n’est point encore assez brillante pour éclairer une piste et nous sommes tout à fait perdus.
De temps en temps, le peloton se reforme, et, tous les quatre à la fois, nous lançons un grand cri clair. La vallée est large comme un bras de mer, des massifs rocheux la coupent de murailles à pic : il faut contourner ces obstacles. Et comment deviner si le goum s’est engagé à droite ou à gauche ? Or non seulement les chameaux portent nos effets, nos lits de camp et nos munitions, mais toutes les conserves et la provision d’eau. De plus ils sont partis ce matin avec un mouton bêlant derrière eux ; nous l’avons acheté aux ksouriens de l’oasis. Il était convenu qu’on le rôtirait ce soir, tout d’une pièce, en plein vent, pour régaler nos gens à l’occasion de la fête nationale.
Ce n’est pourtant pas le regret de ce rôti pantagruélique qui me tourmente sur ma selle ; en ce moment, je donnerais tout le filet du mouton pour une gorgée d’eau.