Onze heures du soir. — La nuit est toujours fourmillante d’étoiles, et, devant nous, les ténèbres aussi profondes. Tous les cent mètres, les guides descendent de cheval pour flairer la piste. Ils affirment qu’ils nous ont engagés dans la bonne voie ; le goum doit être campé à un kilomètre de nous. Alors, pour le rallier, nous déchargeons nos fusils en l’air et, malgré l’obscurité qui, presque à chaque pas, tend des pièges sur la route, les chevaux prennent le galop. Taïeb est en tête. Il escalade un monticule, il se retourne vers nous avec des cris. Là-bas, quatre feux d’alfa flambent, en hautes colonnes, autour d’un campement de caravane. D’où nous sommes, on dirait un village incendié. Il est infiniment probable que ce sont les nôtres. Nous avançons toutefois avec quelques précautions et en jetant des cris de reconnaissance. On est défiant dans ce pays-ci après le coucher du soleil, et les fusils ont tôt fait de partir dans la direction des cavaliers qui viennent du côté de la nuit.
C’est bien pour nous guider que ces flammes ont été allumées. Tout est prêt pour nous recevoir. Afin de nous abriter du vent qui souffle assez vif et qui couche les feux du côté de l’aurore, on a dressé près de nos lits une espèce de rempart avec le tas des bagages. Les chameaux sont debout sur trois jambes, la quatrième patte pliée en deux et garrottée ; les chevaux ont leurs entraves et des tas d’orge versés devant eux.
Au centre du campement pétille un feu très luisant, presque sans fumée. Il éclaire deux goumiers debout ; l’un, les manches relevées sur les bras nus, est encore tout ensanglanté de l’égorgement du mouton. A eux deux, entre leurs mains, au-dessus de la flamme, ils tournent une perche où l’animal est embroché comme un poulet. Une forte odeur de chair rôtie flotte dans l’air, saisit aux narines.
Je me souviens des belles descriptions de mangeailles que j’ai lues autrefois dans l’Iliade ; elles répandaient par la classe un parfum troublant. Elles infligeaient à nos fringales de collégiens, toujours inassouvies, le supplice de Tantale. Eh bien ! la peau craquante, soulevée, rissolée comme du drap d’or, est plus appétissante dans la poésie que dans la flambée de l’alfa. A mesure que la cuisson avance, je sens décroître mon désir de me régaler de celle chair encore palpitante de vie.
Et voici que les cuisiniers jugent que leur rôti est à point. L’un d’eux appuie l’une des pointes de la perche contre terre, puis comme le mouton empalé fait le récalcitrant, de son pied nu et poussiéreux, meurtri aux pierres de la route, le chamelier pousse le rôti hors de la broche. Alors, cérémonieusement, par les quatre pattes, on nous l’apporte tout ruisselant de graisse et on le pose à cru, sur ma cantine. Le goum fait cercle. On attend que nous ayons rassasié notre faim pour jouer des mâchoires.
Le morceau de choix, c’est le filet. Il faut le chercher à la pointe du couteau, le long des côtes. On l’arrache avec ses mains ; on le mange tout dégouttant de jus, sans fourchette et sans pain.
Je voudrais bien voler à mon camarade la moitié de sa faim. Mais au moment de mettre la dent dans cette viande encore toute saignante sous une couche de brûlé, une étrange idée m’assaille qui me fait lever le cœur : ce mouton a l’air d’un petit enfant fraîchement égorgé. La hantise est si persistante que je me détourne pour achever dans un coin une vieille boîte de « corned beef » et pour ne pas être témoin d’un repas de cannibales…