Pour Si-Hamza, c’est un enfant gâté, le type du fils de famille à qui l’on pardonne toutes les fantaisies, de ces princes que le bon peuple de chez nous appelait autrefois « bien-aimés ». D’une dizaine d’années plus jeune que son oncle l’agha, il a tout juste dépassé la trentaine. Je n’ai pas vu sur toute ma route un type plus parfait de beauté masculine : le profil est d’une grande pureté dans son dessin d’oiseau de proie, la barbe fine et très noire, l’œil langoureux et dur, la stature haute, la démarche élégante ; les pieds et les mains accusent la race.
Si-Hamza n’est pas seulement un grand coureur de filles, c’est un joueur émérite ; au moment de notre arrivée, il vient de gagner aux cartes quelques milliers de francs à son oncle. Il s’asseoit près de moi pour me conseiller aux dominos où, en bon normand, j’ai des prétentions. Tant qu’il me donne ses avis la chance ne m’abandonne pas ; il me quitte pour aller causer avec un officier de la légion et je suis battu à plates coutures.
Puis on se lève afin de suivre l’agha jusqu’à sa maison. Il n’y vient guère que pendant les grandes pluies d’hiver et quand le bureau arabe l’appelle à la ville ; le reste du temps, il préfère camper au désert avec ses cavaliers, ses femmes et ses clients autour de lui.
La salle à manger ouvre à deux battants directement sur la rue. C’est une pièce longue comme une galerie, dans une demeure bâtie à l’européenne. Sur la cheminée, une boîte à musique remontée en notre honneur, joue un air de la Grande-Duchesse ; le service est à la française avec des assiettes bordées d’un filet bleu et or, des verres à pied, une nappe damassée, des candélabres. Tous les officiers invités par l’agha sont venus en grande tenue ; la vilaine tache de mes vêtements sombres déshonore seule cette table multicolore. Je n’ai jamais senti si fort la nécessité d’inventer un uniforme pour les civils.
L’agha, qui ne boit que de l’eau, a pourtant soigné la carte des vins. Nous avons du Sauterne, du Bourgogne et du Champagne. Quant au neveu, les grands crus de France ne l’effrayent pas, et lorsqu’on lui demande en riant s’il ne craint point de scandaliser les gens qui le servent, il répond avec sang-froid :
— C’est mon médecin qui m’a défendu de mettre de l’eau dans le vin que je bois.
Je n’ai jamais vu un aussi surprenant pince-sans-rire. Si-Hamza est venu autrefois à Paris. Il comprend fort bien le français ; il est en état de prononcer quelques phrases. Sa préoccupation constante est de nous paraître « très Parisien ». Il me crie à travers la table :
— Paris choknozoff… Moi, très bécarre.
Comme je le vois si désireux de se tenir au courant des modifications de l’argot du boulevard, je le prends dans un coin et je lui apprends que les deux termes dont il vient de se servir ont un peu vieilli. On ne dit plus à l’heure qu’il est d’un homme « dans le mouvement » qu’il est « très bécarre », mais bien qu’il est « fin de siècle ».