Ni Brahim, ni Cheikh, ni Ben-Aiech ne parlent français. On a essayé de leur apprendre mon nom, qu’ils prononcent : Ougliou. Ils préfèrent d’ailleurs m’appeler « mon lieutenant », et il serait inutile de leur expliquer que je n’appartiens pas à l’armée : ils n’admettraient pas un seul instant qu’un civil pût monter un méhari.
Nous avons accepté de déjeuner chez l’agha des Oulad-Sidi-Cheikh, Sidi-Ed-Dine, qui est retourné à ses tentes, à une vingtaine de kilomètres de la ville.
On part au petit jour, réveillé en pleine nuit par les gémissements des méhara sur la place, par la colère des chameaux de bât qu’on charge. On arrive en vue du campement de l’agha vers dix heures du matin. Cinq ou six tentes surgissent d’une vaste plaine où la végétation est aussi rare que sur les hauts plateaux. Les montagnes des ksour bordent l’horizon à notre droite ; à gauche, dans la direction de Laghouat, fuit le djebel Amour.
Si-Ed-Dine vient au-devant de nous avec une quarantaine de cavaliers, alignés sur un seul rang, au galop. Son fils, Abd-el-Kader, un garçon de dix ans, monte, à côté de lui, un barbe blanc. Les harnais marocains, les selles de couleur, les canons de fusil brillent au soleil. Le vent, qui est vif, soulève les burnous derrière les cavaliers dans ce flottement qui semble un coup d’aile, et fait de l’Arabe au galop dans les plaines comme un oiseau fantastique, une chimère prête à l’essor.
Au centre du campement on a dressé, pour nous recevoir, la « tente des hôtes ». Au dehors, elle est blanche et parsemée de vases d’un dessin hiératique, coloriés en bleu, qui, du sommet à la base, en cercles toujours plus étroits, décorent la blancheur de la toile. A l’intérieur, c’est une alternance symétrique de bandes rouges et vertes. Des tapis anciens recouvrent entièrement le sol. La tente est meublée de divans bas. Sur ces divans sont étendues des étoffes légèrement ouatées : ce sont des morceaux de soieries claires, bleues-pâles ou jaunes-pâles, à fleurs, entourés de bandes plus foncées ; les soieries jaunes sont relevées de rose, les bleues de ponceau vif. Et il y a partout une profusion de traversins et de tabourets multicolores. En sortant de la plaine où les yeux, pendant des heures, se sont habitués à la monotonie de la terre brûlée, cette chanson de couleurs claires, rencontrée en plein désert, ravit comme une boisson fraîche.
Et l’on goûte aussi sous cette tente la douceur de l’abri, car, dehors, le vent est très vif. Il s’abat tout d’un coup, en rafale, sur le campement de l’agha. Il s’engouffre sous la tente. Il va l’arracher à ses pieux. Mais un cri d’alarme à été poussé, les cavaliers ont vu venir cette trombe : à chaque cordage, il y a un homme qui tire, s’arc-boute. A cette minute, la tente a l’air d’un ballon qui se balance pour s’enlever. Puis la colonne de poussière court vers les montagnes. L’ordre se rétablit. Nous nous rasseyons sur les divans et l’on commence à servir le repas.
A l’arabe, cette fois : sans tables, sans fourchettes, sans assiettes, les éternels ragoûts de deux couleurs, le macaroni aux tomates et au poivre rouge, le messoar rôti.
Contre notre attente, Si-Ed-Dine ne s’attable point avec nous. Il prend le prétexte d’une lettre à écrire pour commander aux caïds de Ghassoul et de Brezina de se mettre à nos ordres. De fait, ici, au milieu de ses tentes et de sa clientèle, il ne veut pas être vu mangeant le pain et le sel avec des roumis. Comme nous avons flairé ce motif, nous lui jouons le tour de faire asseoir avec nous, sur les coussins, le petit Abd-el-Kader et de lui offrir du couscous. L’enfant hésite, puis se laisse faire. Je gagne ses bonnes grâces en lui fabriquant une cocotte, une salière, une gondole en papier. Il va les montrer à l’agha ; et, pour la première fois depuis que j’ai fait la connaissance de Si-Ed-Dine, je le vois sourire. On a beau être marabout des Oulad-Sidi-Cheikh, on n’en est pas moins père.
Notre séparation est marquée par un petit incident, qui jette un froid. Nous sommes remontés sur les méhara et déjà en route, quand Si-Ed-Dine rappelle nos guides en arrière, Cheikh-ben-Bou-Djemâa se précipite à ses pieds. Il baise ses mains et son haïk. Mais Brahim qui veut faire du zèle, lance son chameau en avant pour nous rejoindre, et il crie d’une voix éclatante :
— Je ne sers qu’un maître !