Le cavalier qui porte la lettre de l’agha est parti avec une avance, sans que l’épître nous ait été montrée. D’autre part, nous apprenons que Si-Ed-Dine a quitté Géryville, brouillé avec son neveu Si-Hamza : il ne lui pardonne pas les plaisanteries du dîner, ni la petite fête qui a suivi.
C’est que les marabouts des Oulad-Sidi-Cheikh ne sont point des vaincus, mais une façon d’alliés. Pendant dix ans, de 1871 à 1882, associés à une bande de pillards, les Medaganat, dont les exploits sont déjà légendaires, ils coupèrent tout le Sahara, de l’oued Drâa au Nefzaoua, de l’Adrharh au djebel Amour, razziant, massacrant indistinctement amis et adversaires. Dans une seule de ces journées, Si-Hamza, le marabout si « fin de siècle », le neveu de comédie dont je vous parlais tout à l’heure, a tué de sa main, onze ennemis et perdu deux doigts, dont l’un fut tranché par un coup de sabre, l’autre coupé par les dents d’un moribond.
Les Oulad-Sidi-Cheikh tiraient grand profit de ces razzias, car ils sont singulièrement avantagés à la répartition des dépouilles. Le partage du butin se fait dans le Sahara de deux manières : tantôt chacun garde ce qu’il a conquis lui-même, tantôt tout est mis en commun et la prise est divisée par le nombre des combattants. Mais, dans l’un et l’autre cas, les tribus qui subissent l’influence religieuse des Oulad-Sidi-Cheikh, réservent d’abord pour leurs marabouts une part privilégiée.
Vers 1882, Si-Hamza et son oncle, dont la famille était en insurrection depuis 1864, se sont décidés à faire leur soumission. On estima à une soixantaine de mille francs le revenu annuel de leurs razzias. En échange de cette solde qui leur est payée par la France à Géryville, les trois chefs des Oulad-Sidi-Cheikh s’engageaient à ne plus razzier chez nos serviteurs et alliés. Jusqu’ici Si-Ed-Dine et son neveu ont fait matériellement honneur à leurs engagements ; pour le deuxième oncle de Si-Hamza, Si-Kaddour, sa foi est suspecte. Il campe à l’ordinaire tout à fait au sud du cercle, à l’est de l’Oued-Segueur, sur la route par où les mécontents de toute sorte passent pour se rendre au Maroc. D’autre part, voilà quelque temps qu’il n’est venu toucher sa pension. Tous les ans, c’est un nouveau prétexte : la goutte, les rhumatismes. Dans le fait, il est largement dédommagé par les largesses d’un entourage fanatique, qui lui sait gré de dédaigner notre argent.
De notre coucher à Ghassoul je ne dirai rien, sinon que nous avons le regret d’y quitter le chef du bureau de Géryville qui nous a si gracieusement accueillis. Le lendemain, nous poussons jusqu’à Brezina. C’est, pour nous, la porte du Sahara.
Derrière cette oasis de palmiers, le premier que je rencontre, car la tache verte des ksour n’était qu’une agglomération de jardins, commence la « mer de sable » ! Du haut de la pente abrupte qui domine Brezina et sur laquelle les méhara descendent à pas de chats, prudents et veloutés, je découvre une large bande verte qui raye le paysage, entre les éboulements de terre rouge sur lesquels nous glissons et une dune de sable qui monte jusqu’à l’horizon, touche le bord du ciel. Ce n’est pas l’admirable variété de nos bois multicolores : il n’y a ici qu’une essence d’arbre, des milliers de fois répétée. Sa forme est absolue comme un dessin de géométrie. Sa couleur ne varie point. Et, par là, l’oasis cause à première vue l’impression d’une création artificielle. Ces palmiers semblent posés sur le sol comme les petits arbres aux troncs bruns, aux verdures de copeau frisé que les enfants trouvent avec les vaches et les moutons dans les boîtes de bergeries allemandes.
Au devant de nous, son manteau rouge — un manteau de cirque — envolé derrière son dos par la précipitation de son zèle, au grand trot de sa jument suitée, accourt le caïd de Brezina. Il a lu la lettre de Si-Ed-Dine, et, dans un désir emphatique de nous prouver dès l’abord l’excellence de ses sentiments, la hauteur de sa considération, il s’écrie dès la portée de la voix :
— Salut à vous, les gens du Méâd !
Le « Méâd » était jadis, chez les peuples berbères, la réunion des chefs de clans qui s’assemblaient pour traiter de la paix. Le caïd veut donc nous dire qu’il salue en nous des ambassadeurs. A ce titre, il nous a préparé la diffa du mouton et il a fait élever une fort bonne tente où nous serons mieux qu’à dormir au plein air, car le vent souffle toujours.
Ce n’est pas parce que jusqu’ici j’ai surtout vu les palmiers dans des serres que ce coin d’oasis me cause l’impression d’un merveilleux jardin d’hiver. Les chemins battus par le trot des ânes sont sablés d’une fine poussière qui leur donne une couleur d’allées bien tenues dans un parc anglais. Leur arrêt net, au bord des verdures, fait songer à l’intervention soigneuse d’un jardinier.