Mais le Sultan Noir s’emporta dans une colère si terrible que tous ses cavaliers sentirent trembler leurs cœurs.
— Vous mentez ! Ce ne sont pas là des nuages : ce sont les haïks de Bent-el-Rhass. Elle les blanchit pour nous narguer. La reine boit là-haut à quelque source inconnue. Jamais nous ne la prendrons par la soif.
Le Sultan fit couper la tête à ceux qui l’avaient trompé, puis il leva le siège pendant la nuit avec toute son armée.
Et Bent-el-Rhass vécut cent années arabes. Sur sa terrasse ou sous sa tente, elle aima des guerriers, blancs comme elle. Elle eut d’eux des fils en grand nombre qui tous furent valeureux.
Quand elle mourut, le kohl de ses yeux descendit sur ses dents, le souak qui rougissait ses gencives monta à ses yeux. Et par la volonté d’Allah, très juste, très bon, elle garda dans la mort une splendeur de beauté, terrible, — telle que les hommes n’en ont plus jamais vue.
… Nous laissons sur notre droite les Gour de Bent-el-Rhass et notre petite troupe s’engage dans le lit de l’oued Zergoun.
A l’heure qu’il est, outre nous deux, Européens, et nos trois guides, elle est composée d’un cuisinier arabe et de quatre chameliers à pied qui poussent les cinq bêtes de bât. Comme l’oued Zergoun fait de nombreux détours, il est convenu que nous ne suivrons pas son lit. On y rentrera seulement le soir pour dormir ; le reste du temps, on coupera au plus court. On marchera, de jour avec le soleil, de nuit avec les étoiles.
Le Saharien est comme le marin : il va, les yeux levés sur le ciel. Son horizon étant sans nuages, il n’a jamais besoin de boussole. D’ailleurs, au bout d’une semaine de route, les montres s’arrêtent pour un choc, pour quelque grain de sable. On ne sait plus l’heure, ni la date du mois, ni même le nom du jour. Le temps ne compte pas. Et, dans l’absence de tout rapport avec d’autres hommes, on se laisse bercer dans le rythme des successions astrales, entre les levers de soleil et les levers de lune.
La chaleur et le bercement du méhari entretiennent cette somnolence de la pensée.
Il y a peu de monture sur qui l’on soit moins renseigné que sur le méhari. La raison en est simple : on ne trouverait pas dans le sud des trois provinces, vingt officiers ayant monté la bête pour un voyage de quelque durée.