Lorsque je vis pour la première fois nos méhara sur la place de Géryville, le matin du départ, je fus tout d’abord saisi d’admiration. Le chameau de bât, le djemel, qu’on rencontre dans toute la région du Nord, surprend nos yeux d’Européens par le cabossage de ses formes, et il faut quelque acclimatation pour s’habituer à son dos caricatural, à la prétention de son port de cou, à la gaucherie de toutes ses allures.
Le méhari s’impose du premier coup comme un animal noble. Il est aussi différent du djemel par la taille, les formes, toutes les proportions, qu’un cheval de course d’un cheval de fiacre. Un proverbe arabe dit « qu’il a les oreilles de la gazelle, l’encolure de l’autruche, le ventre du sloughi ». Sa tête est sèche, attachée à un cou si souple que, dans la colère et la révolte, il emprunte des ondulations de serpent. Les yeux à fleur de tête, très noirs, sont voilés de cils saillants, qui leur donnent une profondeur pensive. Le museau effilé n’est guère plus gros que celui d’un fort bélier. La bosse du djemel a fondu sur le dos du méhari, tandis que cette partie antérieure de la poitrine sur qui le poids de l’animal porte dans l’accroupissement, avance en éperon de navire. Des pieds étroits, des jambes sèches, un jarret musclé indiquent les soins donnés depuis des siècles à la reproduction de cette race. Encore aujourd’hui, au moment même de la naissance, on emmaillote avec une large ceinture les intestins du jeune méhari pour que leur paquet ne prenne point un développement trop volumineux. De là, l’évidement du ventre à l’âge adulte dans une forme de lévrier. Ces chameaux, remontés du pays touareg, sont tout blancs ou de robe fauve, avec des basanes blanches et des crinières de lions noirs.
Quand le cavalier s’approche d’eux, il les trouve agenouillés sur les jambes de devant, accroupis sur les jambes de derrière. Le harnachement est à la mode touareg. La selle en bois, le rahla, se creuse comme une assiette ; le dossier monte en pointe jusqu’à la trois ou quatrième vertèbre du cavalier. A la place du pommeau, une petite croix de même hauteur. On vous avertit tout d’abord de ne jamais toucher à cette pièce qu’on serait parfois tenté de saisir à pleines mains. Elle est supportée par un os de gazelle, fragile comme du cristal.
Pour monter en selle, tandis que le chamelier se tient à la tête du méhari et le rassure par la parole, il faut poser le pied sur l’encolure, et s’asseoir légèrement dans le creux de l’assiette avec la petite croix du pommeau dressée entre les cuisses. On installe alors ses pieds, placés l’un derrière l’autre, sur l’encolure même du chameau, et, saisissant les guides, on l’oblige à lever la tête, de façon à trouver un point d’appui un peu solide sur le cou.
Alors, le chamelier agite son bras : c’est le geste qui commande de se dresser. L’animal qui rugit presque aussi violemment que le lion, lève brusquement son train de derrière. Ce mouvement sans nuance lance en avant le cavalier inexpérimenté. Avant qu’on ait pu reprendre l’équilibre, un choc tout aussi robuste, vous rejette en arrière. C’est que le méhari vient de se lever sur les pieds de devant. Le troisième mouvement, le plus périlleux pour les novices, se produit encore une fois, d’arrière en avant quand le chameau se dresse sur ses jarrets. Dans cette secousse, on joue sur la selle le rôle d’une pierre dans une fronde. Il fait bon se cramponner, car on est alors porté par ces animaux gigantesques à deux mètres cinquante ou trois mètres du sol. Et les histoires sont fréquentes de cavaliers assoupis dans une marche de nuit, qui se sont tués en tombant de leur monture.
L’équitation du méhari est sûrement une vocation. Il y a des hommes de cheval qui n’entreront jamais dans les allures du chameau et qui resteront crispés à la selle. Il y en a d’autres avec qui les saccades s’assoupliront et qui finissent par obtenir de leur monture des airs de manège, du trot, du galop, du passage.
L’usage des pieds comme aides joue un rôle important dans la modération des allures. La principale difficulté demeure pourtant la position de la tête et le doigté des rênes. Elles s’attachent à un anneau de fer rivé dans la narine droite du méhari et passant de droite à gauche ; elles viennent se réunir sur le garrot avec la longe du licou qui s’appuie de gauche à droite. Le plus léger mouvement sur la rêne de narine cause à l’animal une douleur très vive. Il cède, il prend sa droite ou sa gauche, et il avance. Il oblique, il modifie son allure. Le meilleur moyen de définir la légèreté de main, ici nécessaire, est peut-être cet axiome obscur : « Il faut tenir le méhari sans le tenir, tout en le tenant. »
On raconte dans le Tell que les méhara font en un jour dix fois la marche d’une caravane, soit cent lieues. Mais les meilleurs et les mieux dressés, du soleil à la nuit, ne vont pas au delà de trente à quarante lieues. Pour nous, notre entraînement n’a jamais dépassé quatre-vingts kilomètres par jour en deux étapes. Et après cette expérience, je suis tout à fait de l’avis du général Daumas qui dit dans son Grand Désert : « Si les méhara pouvaient courir cent lieues, pas un de ceux qui les montent ne résisterait à la fatigue de deux courses. » C’est, en effet, dans cette fatigue du cavalier que gît l’obstacle.
Ceux qui parlent du mal de mer dont on souffre sur les chameaux prouvent par là qu’ils n’y sont jamais montés, ou, tout au moins qu’on les a fait voyager en bassour, dans le palanquin des femmes. Un homme à califourchon sur sa selle, assez assoupli pour ne pas résister avec raideur, au léger tangage de l’amble que les méhara marchent même au pas, n’a rien à redouter de leurs balancements. Mais dès que l’animal prend le trot qui est son allure ordinaire, qu’il exécute, la jambe tendue, sans jamais plier les genoux, la souffrance est certainement assez vive pour des Européens. Nos Chaamba se soutenaient par deux ceintures très serrées ; l’une autour des reins et du ventre, l’autre sous les aisselles. Pour avoir négligé de les imiter, j’ai passé par une courbature effroyable, car les poumons, le foie, tous les organes, battent ici contre les côtes. Cela produit une multitude de points de côté qui vous font à la longue une ceinture de douleur.