On n’en meurt point. La preuve, c’est que huit jours après cette mésaventure, je mettais mon méhari au galop. C’est la grande épreuve : les foulées de la bête atteignent vingt mètres. On a, en l’air avant la secousse de la chute, la sensation délicieuse du vol. Pour une fois, je manquerai de modestie et je vous dirai que nos Chaamba, très satisfaits de mon équilibre, m’ont loué dans des termes qui sont restés dans mon cœur.

— Kif kif Touareg !

(Tu montes comme un Touareg).

Un dernier préjugé dont il faut faire justice, c’est la fausse opinion qu’on nourrit de la robustesse des chameaux.

La vérité, c’est que les méhara, en leur qualité de bêtes de sang, ont le cœur mieux placé que les camarades. Si l’herbe est abondante, un peu gonflée de sève, ils passent les mois d’hiver sans boire. En automne, ils ne vont aux puits que deux fois dans le mois. L’été, même en voyage, ils se contentent de s’abreuver tous les cinq jours. Mais toutes ces fatigues se payent et se payent cher. Le méhari qui, sous un courrier, aura couru deux cents kilomètres d’affilée, se couchera pour ne plus se relever. Les nôtres, au bout de leurs douze cents kilomètres parcourus aux grandes allures et autant dire sans halte, sont venus tomber à Biskra, devant l’hôtel, à demi-morts. Nos guides ont réclamé leurs prix. Pendant la route, ils les avaient maintes fois saignés d’une façon tout ensemble primitive et cruelle : avec leur couteau poignard, ils fendaient la chair d’une estafilade qui ouvrait l’animal de la croupe à l’épaule, jusqu’aux côtes ; un bourrelet de crottin sec venait panser cette blessure quand elle avait abondamment coulé. Ou bien Brahim crevait une veine de son méhari en plein front. C’était un spectacle qu’il aimait à donner devant des étrangers pour prouver qu’en bon Chaambi, il n’avait pas peur du sang.

Les méhara supportent ces incisions sans se plaindre. Ce courage physique fait d’eux des compagnons précieux pour la guerre. Tandis que le djemel blessé se répand en interminables beuglements, le méhari patient, courageux, ne trahit jamais sa douleur et ne dénonce pas aux ennemis le lieu de l’embuscade.

Honnête et sûr, malgré des révoltes passagères et des rages léonines, pour l’agenouillement et la montée en selle du cavalier, le méhari ne connaît point la peur. Nous sommes descendus avec les nôtres par des pentes de torrents où l’on ne se risquerait à pied qu’avec crainte sur les pierres roulantes.

Le méhari commet l’écart devant un seul obstacle : quand il rencontre sur la route le squelette d’un de ses frères.

D’ordinaire les ossements sont éparpillés sur une cinquantaine de mètres, dispersés par les chacals et les hyènes. Le soleil a tôt fait de consumer ce que les animaux avaient pu laisser de chair attachée aux os. La carcasse surgit de terre, à moitié ensablée ; c’est vraiment une épave, ce qui reste après le naufrage de ces « vaisseaux de la terre », gouareb el berr. Si, à ce moment-là, on relâche un peu la bride et qu’on laisse le méhari libre d’agir à sa guise, il vient flairer ces restes du compagnon défunt. Souvent même il prend un de ces ossements dans sa mâchoire. Et c’est un spectacle fréquent au désert, quand on croise un ibel (troupeau) de méhara, que de voir une bête portant ainsi, pendant des lieues, la relique du frère défunt.

A quel instinct cèdent alors ces grandes bêtes pensives ? Il y a peut-être un paradis tout blond d’orge, tout verdissant de drîne, promis aux méhara marabouts qui honorent les défunts tombés sur la route des caravanes, dans le galop de la harka.