Entre l’étape d’après-midi et l’étape d’aurore, de minuit à deux ou trois heures du matin, nous descendons de selle pour nous reposer. Comme nous n’avons pas emporté de tente, c’est le ciel que nous contemplons, étendus sur le dos.

Les levers et les couchers du soleil que j’ai vus sur la route ne m’ont point fait oublier les levers et les couchers de soleil de mon pays. Mais comment imaginer de chez nous la gloire de ces nuits sahariennes ? Sûrement, l’ivresse qu’elles donnent passe les mots ; seule la musique la pourrait traduire. On entend vraiment ici le chœur des étoiles, les harmonies des mondes.

Innombrables, larges et chaudes comme des soleils, ces étoiles fleurissent, une nuit tour à tour azurée ou couleur de perle, selon que l’on se rapproche ou qu’on est éloigné du jour. La voûte est si transparente que ces feux semblent y plonger par la racine en reflets. Et d’un bout de l’horizon à l’autre, la voie lactée jette sur ce fleuve de feux une arche de lumière.

Les yeux éblouis de fixer ces lueurs se ferment par degrés. On passe sans secousse de la veille consciente au sommeil où on les voit encore. Et quand les guides vous réveillent pour reprendre la route, le premier regard rencontre les constellations qui brillent toujours.

Oh ! ces marches de nuit sous les étoiles ! Les couples des cavaliers et des méhara ne forment plus dans les ténèbres de la terre qu’un seul fantôme, des silhouettes d’animaux fantastiques, sans épaisseur, promenés sur un écran clair. Le sloughi qui, tout le jour, marche dans l’ombre des chameaux, a l’air d’un squelette qui danse dans les flaques de lune. Le rythme des sonnailles, balancées dans un trot d’amble, accompagne la chanson mélancolique de la petite flûte. Les méhara, en garde contre la traîtrise des ombres, tâtent le sol de leur pied sûr et supportent l’injustice des coups de matraque en pleurant.

… C’est ainsi que le soir du 5 août, par la route de Zelfana, d’El Hobrat, d’Arad, après une terrible journée de soleil passée à Mellalah, au bord d’un puits empoisonné, sans autre abri qu’une touffe de drîne, nous arrivons par un escalier de sable au balcon de rochers qui domine Ouargla.

A nos pieds, sous le clair de lune, l’immense plaine s’étale comme un lac pâle où l’oasis masse des taches sombres, où le chott de sel reluit en plaque d’acier. A droite, c’est la route du pays touareg. De ce côté, un formidable piédestal de rochers, surgi du sable, semble attendre quelque statue démesurée.

Nous restons là à regarder dans le vide, un long temps, silencieux ; puis Brahim, qui jamais n’est sorti du Sahara, désigne la plaine d’un geste d’enthousiasme et il s’écrie :

— Ouargla ! Il n’y a rien de plus beau dans le monde !

Pour moi c’est le but de ma course dans le Sud, le point extrême vers lequel je tendais, le pays que plus d’une fois j’ai craint de ne pas atteindre. La joie de nos Chaamba ne me fait pas sourire et je me souviens du cri de ces errants qui, un jour, du haut de la montagne biblique, aperçurent les palmiers de leur terre promise.