— Que l’Esprit malfaisant s’éloigne !

Et vraiment, nous avons eu sur la route plusieurs manifestations de son pouvoir occulte. En des nuits étouffantes de simoun, couchés sur la dune, nous avons distinctement entendu sous la terre des pas rythmés de troupes en marche, des roulements de tambour, des galops de chevaux. Les Français qui ne croient à rien prétendent que c’est le contre-coup des vagues de sable roulant au loin sous l’effort du vent. Mais les Chaamba savent bien que c’est la bataille souterraine des guerriers morts qui sont restés prisonniers de l’esprit du mal.

Souvent, l’âme de ces maudits jaillit du sol par une fissure. Elle voltige dans l’air, sous l’apparence d’une flamme haute et flambante. Le chameau fait un écart et le cavalier pousse un cri d’épouvante.

— Zghoughen ! Zghoughen !

Les revenants !

Nous en rencontrons presque chaque jour de ces feux follets sautillants, sur la piste de caravanes, semée entre les puits d’ossements de chameaux, de mulets et d’hommes. Parfois, même, les revenants prennent les apparences de la vie. C’est qu’ils ont alors une mauvaise nouvelle à nous annoncer.

Une nuit, Cheikh, qui n’a pas la conscience tranquille et qui ne prie jamais, a été réveillé par un éclat de rire. Il s’est levé en sursaut et il a regardé autour de lui. Debout près d’un de nos méhara, il a vu distinctement une forme de femme au clair de lune. Le fantôme a ri encore une fois, puis a disparu. Deux jours plus tard, comme nous arrivions à Metlili, on est venu annoncer à un de nos sokhars, qui avait là sa tente dressée, qu’un de ses enfants était mort pendant son absence. On avait enterré le petit corps l’avant-veille.

J’ai moi-même entendu plusieurs fois de ces éclats de rire qui vous font retourner. Ils sont produits par le souffle du vent tombant sur une touffe de drîne sec. C’est un bruit strident et extraordinaire. Il n’a vraiment d’analogue pour l’oreille qu’un ricanement de méchanceté.

Mais quand le siroco ne souffle pas, quand il ne tourmente ni la dune, ni les nerfs des hommes, l’épouvante disparaît et une immense douceur descend du ciel sur les fronts.