Un mot revient perpétuellement dans leurs discours. Ils le prononcent en français d’une langue amère : corvée, corvée. Il s’agit des journées de prestation que le règlement commande de fournir aux bureaux arabes. Il paraît que la dune menace à cette heure l’oasis de Ouargla. On a entrepris de la fixer d’après la méthode qui a donné de si heureux résultats à Aïn-Sefra. Mais c’est là un long travail. Il réclame des bras nombreux. Or, autant que j’ai pu les juger sur les gens de notre escorte, sur les nomades rencontrés en route, ces Chaamba sont des pillards invétérés. Peut-être serait-il juste de dire qu’ils aiment la bataille autant que le butin. Si nous avions l’occasion d’utiliser leurs forces guerrières contre les Touaregs ou tous autres de leurs voisins, ils seraient capables de nous servir avec fidélité. Mais si on veut leur mettre la pioche à la main, leur bonne volonté se tourne en mauvaise humeur et en haine. Ils n’ont ni le tempérament, ni les habitudes des Berbères ksouriens. Et peut-être s’expose-t-on à de graves déboires en voulant exiger d’eux les mêmes travaux.

Ces causeries se prolongent pendant les heures chaudes du jour, à l’ombre d’un rocher. Les Chaamba sont assis en cercle, leurs babouches ôtées. En devisant, d’un mouvement rapide, entre le pouce et l’index, ils font glisser les grains des chapelets. A leur tour, toute la besogne finie, les esclaves nègres viennent s’asseoir près des maîtres. Si bien qu’à la fin c’est autour de nous un vrai « méâd » de discoureurs qui ne s’interrompent que pour boire…

A Ogglat-ed-Debban, nous rencontrons un Abid des Oulad-Sidi-Cheikh à qui nous offrons le café. Ce personnage semble fort au courant de la politique du Sud et des menées indigènes. Lui-même dispose d’une certaine influence chez les Chaamba de Metlili. Il descend de ces esclaves que Sidi-Cheikh affranchit par son testament et auxquels il confia le soin de recueillir des offrandes religieuses.

Cet Abid nous raconte que depuis leur soumission Si-Ed-Dine, Si-Hamza et Si-Kaddour ont perdu une bonne part de leur influence ancienne sur les Chaamba, clients religieux des Oulad-Sidi-Cheikh. Le vent souffle aujourd’hui du côté de Bou-Amama, celui qui fomenta contre nous l’insurrection de 1882.

Ce nom de Bou-Amama est sur les lèvres de tous les gens dont nous faisons rencontre, Chaamba en fuite ou contrebandiers. On nous apprend que le marabout a reconquis le prestige dont l’avait un instant dépouillé la défaite. A l’heure qu’il est une bonne partie des peuplades du Sahara et du Sud marocain acceptent son influence religieuse. On récolte pour lui des dîmes et des présents. On célèbre la généreuse hospitalité qu’il accorde dans sa zaouiya à tous les croyants qui le visitent.

Brahim, qui a été envoyé naguère comme courrier dans le Touat, est revenu entièrement conquis par les grandes façons du marabout. Il ne nous cache pas ses sentiments. Il prend ouvertement la défense de Bou-Amama. Il le fait sans colère avec la sérénité de la foi inébranlable :

— Non ! Bou-Amama n’est pas du tout l’homme que vous pensez…

Il lui décerne le titre de « mouley taham » (donneur de couscouss). Il n’hésiterait certes pas à le rejoindre si du jour au lendemain le marabout prêchait la guerre sainte. Et il est probable que nombre de Chaamba l’accompagneraient dans cette défection.

… Nos guides ne sont pas seulement fort attachés à leur religion, mais aussi abominablement superstitieux. Cette pusillanimité qui cohabite chez eux avec une éclatante bravoure s’explique sans peine. Ce sont les mêmes raisons psychologiques qui font du Saharien et du matelot des personnes inquiétées par le surnaturel. L’un comme l’autre, ils marchent dans le silence et dans le vide, en tête-à-tête avec leur seule rêverie. Leur cas est donc celui de tous les obsédés : une minute vient où leur idée s’objective, où ils voient se dresser devant eux le fantôme qu’eux-mêmes ont créé. Ajoutez que la nature, les éléments sont ici complices de ce vertige. Le mirage entretient les sens dans une énervante illusion. Otez donc de l’esprit de ces simples que c’est un bon génie qui leur fait voir de l’eau quand la soif les affole, qui leur montre des fraîcheurs d’oasis quand ils sont à bout de forces ! Et si Allah donne tant de puissance au mauvais ange, pour torturer les hommes, comment les cœurs ne trembleraient-ils pas dans les poitrines ?

Le soir, avant de se couvrir la tête avec son manteau pour dormir, Brahim, qui est dévot, crie bien haut dans l’ombre :