Bien que l’occupation du M’zab ait dérangé les opérations des nomades et que les caravanes soient moins exposées qu’autrefois aux surprises de la harka, on a conservé dans le Sahara des habitudes guerrières. Chacun met d’abord sa confiance dans ses armes.

L’été, les routes tout à fait désertes sont moins sûres que l’hiver. La vie commerciale cesse du mois de juin à la fin d’août. Les partis isolés que l’on rencontre ne peuvent guère donner des motifs avouables de leurs déplacements. Ce sont des rebelles, des gens qui ont fait un coup, tué un ennemi, razzié quelques chameaux et qui profitent de la solitude d’été pour se sauver avec leurs tentes. Ou encore on croise des contrebandiers qui viennent de franchir la frontière tunisienne en fraude, avec de la poudre, des armes, surtout du sucre.

Si large que soit le désert, il y a nécessité fatale qu’on se rencontre, car on ne choisit point sa route. Sous peine de mort par la soif, il faut marcher d’un puits à l’autre en coupant au plus court. Pour ce motif, les bergers et les honnêtes gens qui ont obligation de voyager pendant la chaleur, dressent leurs tentes très loin des puits.

C’est Cheikh et Brahim qui signalent toujours l’approche de l’homme. On dirait qu’ils le flairent, car j’ai beau écarquiller les yeux, l’horizon est encore net pour moi. Aussitôt, on ralentit le pas, afin de laisser aux sokhrars et aux chameaux de bât qui suivent à quelques centaines de mètres le temps de rallier. On se déploie en éventail. On donne un coup d’œil aux fusils qui, toujours chargés, pendent aux selles. Bientôt des points noirs apparaissent au bas du ciel. La caravane grossit lentement, car elle-même n’avance qu’avec circonspection. A portée de tir, si décidément on est, de part et d’autre, d’honnêtes gens qui demandent la franchise de la route, on s’envoie des ambassadeurs. De chaque côté, un cavalier se détache. Les deux chameaux trottent l’un vers l’autre à la rencontre. Quand on est face à face, on s’interroge.

— Comment t’appelles-tu ? D’où es-tu ? Où vas-tu ?

Après qu’on s’est reconnu ami, tout le monde se rapproche. Seuls les chameaux porteurs de bassours, où les femmes voyagent cloîtrées, demeurent un peu à l’écart.

Chaque parti questionne l’autre sur la route parcourue. Les puits sont-ils encore bien éloignés, et dans quel état les a mis la sécheresse ? Les cavaliers qui ont la provision d’eau la plus abondante et la plus fraîche laissent généreusement boire à leurs outres. Puis on renouvelle les saluts et chacun pousse devant soi sans tourner la tête.

Après la première surprise, le charme de ces mœurs primitives s’impose. Nous vivons dans un monde où la lutte est tout aussi âpre qu’au désert ; seuls, les moyens de bataille diffèrent, et les nôtres ont moins de franchise. La balle du Saharien vient en face, et la prompte justice du fusil en joue donne ici à l’homme, avec une jouissance de sécurité, la fierté de la vie individuelle.

Nous rencontrons autour des puits des caravanes arrêtées pour laisser reposer leurs bêtes et renouveler leur provision d’eau. Nos Chaamba reconnaissent en eux des gens de leur tribu ; la confiance naît tout de suite. Les hommes laissent leur campement sous la garde des esclaves qui font paître les chameaux et ils viennent s’accroupir autour de nous pendant les heures de la sieste.

Tout naturellement, nous les interrogeons sur le motif de leur voyage. Ils ne font pas de façon pour conter qu’ils désertent, qu’ils passent avec armes et bagages du côté des mécontents qui se groupent dans le Touat, au sud du Maroc, autour de quelques marabouts.